Imaginez : vous avez 20 ans. L'État vous accorde un chèque culturel de 400 €. Vous pouvez l'utiliser pour des concerts, des livres, des jeux vidéo. Un vrai bonheur, sans aucun doute. Mais personne ne vous dit – jamais – qu'à cet instant précis, vous augmentez une dette qui s'élève déjà à 78 000 €. Une dette publique. La vôtre, en tant que citoyen, qui devra la rembourser, sous peine de la voir transmise à ses enfants.
L'analyste de données et l'économiste Joseph Gefaell Ce constat se répète depuis un certain temps, d'après les données de la Banque d'Espagne : depuis 2007, date à laquelle la dette publique par salarié avait atteint son niveau historiquement bas de 18 567 €, la dette publique par travailleur en Espagne n'a cessé d'augmenter. Au premier trimestre 2026, elle atteignait 78 051 € par salarié, soit une hausse de 320 % en seulement 19 ans.
La doctrine sociale de l'Église
L’Église catholique en Espagne, par le biais de Caritas, des évêques et de dizaines d’autres organisations, accomplit un travail social extraordinaire. Elle nourrit des centaines de milliers de personnes, soutient les familles confrontées à l’exclusion sociale et dénonce avec courage l’aggravation de la pauvreté. C’est indéniable et cela mérite d’être reconnu.
Mais la doctrine sociale de l'Église ne se limite pas à réclamer davantage d'aides institutionnelles. Le principe de subsidiarité, la centralité du travail, la dignité de la personne en tant qu'être libre et responsable : tout cela va bien au-delà d'une simple demande de ressources supplémentaires à l'État. Il s'agit de s'attaquer aux causes profondes de la pauvreté, et non seulement à ses effets. Or, si nous nous concentrons uniquement sur les effets – donner du poisson aux gens au lieu de leur apprendre à pêcher –, nous risquons de perpétuer la pauvreté même que nous prétendons combattre.
Que se passe-t-il lorsque l'État dépense plus qu'il ne perçoit, année après année, pour financer des services qu'il ne peut plus assurer ? Ce sont les générations futures qui en paient le prix. Et lorsque la fête est finie, les réformes sont douloureuses et touchent toujours tout le monde, frappant de plein fouet les plus vulnérables.
Ce que chaque président a laissé dans le compte
Le graphique de Gefaell illustre clairement ce que le budget général de l'État n'a jamais explicitement mentionné. L'analyse de chaque président révèle que José María Aznar a laissé une dette publique par personne employée de 22 000 € ; José Luis Rodríguez Zapatero a terminé son mandat avec un chiffre de 44 000 € ; sous Mariano Rajoy, cet indicateur a continué d'augmenter, atteignant près de 65 000 € ; et enfin, sous Pedro Sánchez, il s'élève actuellement à 78 000 €.
Les données sont très réalistes : la dette n’est pas calculée en pourcentage du PIB, mais en divisant la dette publique totale par le nombre de travailleurs employés à la fin de chaque année. La dette publique par travailleur continue de croître, malgré la forte augmentation du nombre de travailleurs.
Que se serait-il passé si, lors de l'adoption de chaque budget, le Premier ministre avait annoncé publiquement ses décisions ? « Mesdames et Messieurs les députés : nous allons augmenter les pensions cette année. C'est une mesure juste. Mais cela coûtera 800 euros par citoyen, une somme qui alourdira la dette publique. » « Nous allons étendre les allocations chômage. Excellent. Mais cela coûtera 1 200 euros par habitant, une somme qui alourdira la dette de vos enfants. ».
Aurait-elle été tout autant applaudie ? Les citoyens auraient-ils voté de la même manière ? Les pensions augmentent plus vite que l’inflation et que les salaires du secteur privé depuis des années. Les fonctionnaires ont subi moins de gels de salaires que les employés du secteur privé. Tout cela a un coût. Et ce coût, presque toujours, est répercuté sur les générations futures sous forme d’endettement.
Ce qu'un garçon de 25 ans hérite
Analysons les chiffres. L'Espagne affiche une dette publique d'environ 1 720 milliards d'euros pour une population d'environ 49,5 millions d'habitants. La dette par habitant s'élève actuellement à environ 34 700 euros. Toutefois, si l'on considère uniquement les personnes salariées – celles qui, en définitive, font fonctionner le système et génèrent les revenus nécessaires à son remboursement –, on parle de 78 000 euros par travailleur.
Un travailleur de 65 ans, à deux ans de la retraite, contribuerait à hauteur d'environ 6 000 € sur les 78 000 € en moyenne par travailleur, tandis qu'un jeune de 25 ans entrant sur le marché du travail a encore 40 ans de vie active devant lui et devra débourser environ 150 000 €. Les jeunes applaudiraient-ils vraiment ce chèque culturel s'ils savaient ce qui les attend ?
L'Allemagne, qui possède l'un des systèmes de retraite publics les plus solides d'Europe, considère déjà son modèle de retraite comme non viable : il absorbe plus de 40 % du budget fédéral, affiche un déficit croissant et anticipe une augmentation de 35 % du nombre de retraités dans les années à venir. Comme expliqué Juan Ramón Rallo, Face à ce constat, un groupe d'experts réuni par des parlementaires allemands vient de proposer de lier l'âge de la retraite à l'espérance de vie, d'augmenter les pensions à un rythme inférieur à celui de la croissance des salaires et de relever les cotisations sociales. En résumé : travailler plus longtemps pour recevoir moins et payer plus. Voilà ce qui attend ceux qui ne réformeront pas à temps.
L'éléphant dans la pièce de la justice sociale
On parle beaucoup de justice sociale intergénérationnelle, mais la véritable justice sociale intergénérationnelle impliquerait d'expliquer à un jeune d'aujourd'hui la dette avec laquelle il naît, le coût du système dont bénéficient ses grands-parents et la viabilité de ce système sans réformes structurelles.
On pourrait affirmer – et à juste titre – que l'économie est bien plus complexe. Nul ne sait si l'Espagne découvrira des gisements de gaz, si vingt entreprises de la taille d'Inditex verront le jour, ni si l'intelligence artificielle nous sera utile et si nous aurons toujours besoin de travailler. Tout cela est possible. Mais gouverner en se fondant sur des espoirs sans gérer les risques actuels n'est pas une politique économique : c'est jouer à la roulette russe, financé par la dette publique.
Ce que Caritas pourrait davantage mettre en avant dans son discours
L’Église et Caritas ont raison de réclamer davantage de ressources pour les plus vulnérables. Mais leur doctrine les oblige à aller plus loin. Il ne suffit pas de demander à l’État de dépenser plus, surtout lorsque ces dépenses sont financées par une dette que la génération suivante devra rembourser.
La doctrine sociale authentique de l'Église appelle également les citoyens à assumer leurs responsabilités : esprit d'entreprise, travail acharné, culture de l'effort et sens du service à la communauté. Certes, les responsables politiques doivent être responsables et exiger la même chose des citoyens, mais s'ils y manquent, l'Église ne doit pas craindre de dire la vérité.
Une société qui repose entièrement sur l'État – et un État qui prend des mesures sans en révéler le véritable coût – ne crée pas des citoyens libres et responsables. Elle crée des personnes dépendantes. Et les personnes dépendantes, comme l'histoire nous l'enseigne, sont les plus vulnérables lorsque la fête s'achève et que des réformes d'urgence sont mises en œuvre. Il suffit de considérer la situation dans de nombreux pays d'Amérique latine gouvernés par des dirigeants progressistes soucieux du sort des plus vulnérables.
La véritable solidarité ne se finance pas uniquement par l'endettement. Elle se construit grâce à des générations capables de subvenir à leurs besoins, de créer de la richesse, d'innover et de contribuer avant de recevoir. Cela aussi fait partie de la doctrine sociale de l'Église. Et cela aussi mérite d'être proclamé haut et fort.
L'exemple de Léon XIV
Lors de son récent voyage aux îles Canaries, Le pape a rappelé Des vérités dérangeantes, tant pour les migrants que pour les membres de l'Église et les bénévoles qui les accompagnent. Aux migrants, le Pape a rappelé leur devoir d'intégration : “ Frères et sœurs migrants, il est de votre responsabilité de vous ouvrir à la communauté qui vous accueille, d'apprendre sa langue, de respecter ses lois, de comprendre ses coutumes. ”.
Par ailleurs, il a exhorté à plusieurs reprises les agents pastoraux à ne pas oublier l’évangélisation dans leur travail d’accueil, soulignant que la transmission de la foi fait partie de la véritable charité et constitue le plus grand bien qu’on puisse leur offrir.
Ce rappel souligne la nécessité pour les instances ecclésiales et l’épiscopat d’agir avec plus d’audace et de courage prophétique. Au-delà des efforts louables déployés dans le cadre de l’aide d’urgence, l’Église est appelée à proclamer sans hésitation la richesse de sa doctrine sociale, en mettant en lumière les causes structurelles de la vulnérabilité.
La véritable charité n'apporte pas seulement un soutien en temps d'urgence, mais promeut aussi courageusement des solutions à long terme qui redonnent aux personnes leur dignité et leur indépendance, évitant ainsi une dépendance chronique et les aidant à devenir de véritables acteurs de leur propre développement et intégration.
Rédacteur en chef de Omnes. Auparavant, il a collaboré à divers médias et a enseigné la philosophie au niveau du Bachillerato pendant 18 ans.





