Pour capter l'attention d'un auditoire, il faut le réveiller, et pour le réveiller, il faut faire du bruit. Je place cette présentation sous le patronage inattendu de Bourdaloue, prêtre, religieux et jésuite, prédicateur dont les contemporains disaient : « Chacun pour soi ; il crie comme un sourd. » J'essaierai moi aussi de crier comme un sourd et, par conséquent, je ferai beaucoup de bruit en énonçant certaines vérités faciles à dire, mais pas toujours faciles à entendre.
Malgré cela, au moment où je prends la parole, un scrupule me saisit : suis-je vraiment un laïc ? Ai-je le droit de parler aux laïcs en leur nom ? On a dit de moi, non sans humour, que j’étais « le laïc de l’Église en France », le seul laïc acceptable qu’ils aient pu trouver. Cette situation singulière m’intimide quelque peu. Heureusement, j’ai été détrôné à ma grande surprise par mon vieil ami Jean Guitton, le seul laïc admis au Concile Vatican II (1), qui devient ainsi le « laïc de l’Église universelle » – non pas un Père conciliaire, car ce titre ne sied pas à sa fonction, mais plutôt, si je puis m’exprimer ainsi, un grand-père du Concile.
Suis-je un véritable laïc ? Une récente controverse prétend que pour être un véritable laïc, il faut avoir des enfants. Ceux qui n'en ont pas ne sont pas considérés comme laïcs. De nature paradoxale, j'ai immédiatement pensé au clergé oriental, uni par le mariage et qui fonde généralement des familles nombreuses. Je me suis alors demandé si les prêtres orientaux n'étaient pas plus laïcs que moi – canoniquement et théologiquement laïcs, mais célibataires. Je n'oserais pas en tirer une conclusion affirmative, car une telle conclusion me paraît « répugnante », comme disent les théologiens.
Au final, cela importe peu : je pense que je dois être véritablement laïque quand
Je souhaitais le devenir après un choix mûrement réfléchi, après avoir hésité pendant une dizaine d'années entre l'état sacré des laïcs et d'autres états « encore plus sacrés ».
À LA RECHERCHE DES LAÏCS…
Je vais entreprendre quelques analyses visant à mettre en lumière les différentes dérives et distorsions de la condition laïque et à montrer comment, même inconsciemment, malgré nos intentions explicites, nous ne sommes pas toujours aussi laïcs que nous le croyons et que l'Église le souhaiterait. Considérons cela comme une brève phénoménologie du laïc tel que je le perçois, ou, si vous préférez, une typologie décrivant divers types humains que nous avons tous rencontrés.
Comprenez-moi bien : je n’entends pas décrire ni juger de l’extérieur avec un détachement critique qui suggérerait une quelconque supériorité. Je ne vois aucun abîme, pas même un gouffre, entre les sujets de mon observation et moi-même. Ces divers types de laïcs, avec toutes les distorsions que je soulignerai, je les retrouve en moi. Si différents, voire opposés, qu’ils puissent paraître, je les sens en moi, bouillonnants, agités, querelleurs et tourmentés, peut-être parce qu’au fond, le laïc n’existe pas à l’état chimiquement pur, tout comme le prêtre ou le religieux, car nous sommes tous, de par notre nature, enclins à sortir de nos rôles et à dépasser notre vocation.
Je classerai ces types de laïcs en trois grandes catégories.
Première catégorie, les hybrides ; c'est-à-dire les laïcs cléricalisés.
Deuxième catégorie, les laïcs qui ont été laïcisés, les laïcs « au carré ».
Troisième catégorie : éléments intermédiaires. Je les ai classés ainsi, peut-être parce que, finalement, je ne savais pas où les mettre ailleurs. Toute classification est illogique.
1. LES LAÏCS CLÉRALISÉS
Je donnerais des conseils à son prêtre…
Dans la première catégorie, celle des hybrides, je distingue un premier type que j'appellerai le prêtre frustré ou le sacristain laïc. Vous savez, ou vous apprendrez si vous ne le saviez pas déjà, que, selon certaines théories de l'évolution, le chien est un loup qui n'a pas encore atteint sa maturité. Le bon Azor est un grand loup, méchant et frustré. Si j'appliquais cette théorie aux laïcs tels que je les vois, j'aurais le sentiment que certains d'entre eux sont restés à un stade d'évolution qui devrait les mener à l'accomplissement du sacerdoce ou de la vie religieuse. Ils peuvent, de surcroît, se prévaloir d'un patronage illustre et royal, celui de Joseph II, empereur d'Autriche, que son collègue Frédéric le Grand surnommait « le roi sacristain » et qui avait la manie de réglementer le culte dans ses moindres détails. Parfois, en outre, ils proviennent d'une mystérieuse organisation, que je n'ose nommer l'Association des anciens séminaristes. Dans ce cas, la vocation frustrée est manifeste.
Le sacristain laïc me semble avant tout caractérisé par une certaine obsession pour le culte et la liturgie. Il est fasciné par l'encensoir et le chandelier. Il n'est nulle part aussi à son aise qu'autour de l'autel, tel le jeune Éliacine. Rien ne lui procure autant de joie que les hymnes. On pourrait d'ailleurs longuement parler des hymnes qu'il choisit, anciens ou nouveaux, mais ceci est une autre histoire.
Il apprécie les réunions paroissiales, organisées chez lui, dans un cadre familier, et a une propension à répéter des histoires puisées dans l'inépuisable répertoire du folklore presbytérien. Il ressent un besoin impérieux de prêcher, certainement à ses frères laïcs, mais aussi, lorsque c'est possible, aux prêtres, et sa conversation, voire son style habituel, est empreint de prédication. Il y a en lui quelque chose de Gros Jean, qui n'hésite pas à réprimander son curé, et s'il le pouvait, il animerait des retraites pour le clergé.
On perçoit, dans son subconscient, une quête de compensation – peut-être celle d'une vocation contrariée – et un désir secret de gérer, dans les moindres détails, le presbytère, la paroisse et l'Église. Ce type de laïc est le prêtre au sens précis, presque technique, du terme. Je n'ose citer l'expression employée par les agriculteurs de ma région pour les désigner, car elle est si cinglante qu'elle me brûlerait les oreilles et le papier.
On me dira que cette espèce est au bord de l'extinction ; je le croirai et je ne le regretterai pas.
Cependant, il n'a pas complètement disparu et ne mourra peut-être jamais, car il existe dans la vie de nombreux hommes un certain âge où le sacristain, longtemps contenu, réapparaît : l'âge de la retraite, où l'on pense à avoir une belle mort, où l'on a facilement le don des larmes et le temps de se mêler de ce qui ne nous regarde pas.
Une mauvaise touche de théologie
Un autre hybride, le théologien laïc. Notez l'ordre des mots : je ne dis pas « le théologien ».
Je suis laïc, car, hormis la tradition, je ne vois aucune raison valable pour que l'Église n'ait pas de théologiens laïcs. Si j'étais d'un avis contraire, je n'aurais pas étudié la théologie pendant quatre ans, même si, compte tenu de mes fonctions actuelles, je ne peux prétendre au titre de théologien, mais simplement à celui, peu glorieux aux yeux de nos contemporains, de moraliste. Je ne parle donc pas du théologien laïc qui peut exister et servir, mais du théologien laïc – ce qui est différent –, du laïc légèrement imprégné de théologie par des contacts avec l'Église, comme les paysans du Midi frottent de l'ail sur une croûte de pain, ou comme mes ancêtres bourguignons s'enduisaient de beurre rance les jours de fête.
Cette distorsion se rencontre particulièrement chez un certain nombre de militants de premier plan qui ont fréquenté les différents harems des mouvements catholiques et qui y ont été formés, si je puis dire, par des prêtres qui leur ont communiqué certaines de leurs obsessions intellectuelles et les ont inoculés de la fièvre théologique, parfois même… théologie de la rage.
Le théologien laïc emploie aisément la terminologie théologique sans toujours en saisir pleinement le sens, et applique avec justesse les problèmes théologiques aux préoccupations quotidiennes d'un laïc engagé. Cependant, ces problèmes découlent rarement de réalités et de faits concrets, comme il conviendrait à une démarche laïque, mais plutôt des hauteurs de la Révélation, de la Parole même de Dieu, telle que le théologien la comprend, l'appliquant à la réalité telle qu'il la perçoit et, parfois, la projetant sans discernement sur cette réalité. Cette méthode est dangereuse, même pour le théologien, car il existe un fossé entre la Parole de Dieu telle que Dieu la connaît et telle que le théologien la comprend, tout comme il existe un fossé entre la réalité telle qu'elle est et telle qu'il croit la percevoir. Cette méthode peut d'autant plus facilement mener à l'erreur ou, tout simplement, à une rhétorique vide, à la logomachie, à ce que nos contemporains appellent avec irrévérence « bla bla bla », les théologiens « hasardeux », ou, comme dirait Péguey, les « nouveaux théologiens ». La méthode produit alors des résultats très curieux pour l'amateur de tératologie, mais exaspérants tant pour le théologien professionnel que pour le profane.
L'enfant de chœur laïc
Troisième catégorie, toujours altérée et hybride : l’enfant de chœur laïc. Je parle avec tout le respect que je dois aux enfants de chœur, pour lesquels j’ai une double considération, car ils font partie de ces enfants dont les anges contemplent le Visage du Père et qui occupent une place dans le chœur, près du Saint des Saints. Seulement, comme le dit l’Ecclésiaste, il y a un temps pour tout.,
un âge pour être enfant de chœur et un âge pour être adulte.
Ce que je reproche à certains laïcs, c'est précisément d'être restés bloqués à l'époque des enfants de chœur.
Cette question n'est pas nouvelle. Mgr D'Hulst a dit, je crois, à propos de ses collègues catholiques :
« Nous avons demandé des hommes, et ils nous envoient des enfants de chœur ! » L’envoi d’enfants de chœur n’a pas totalement cessé à l’ère du courrier aérien.
L'enfant de chœur est un laïc de bonne volonté, capable d'agir, mais incapable de se diriger lui-même, toujours en quête d'un directeur spirituel autoritaire, prêtre ou religieux, car il ne peut prendre de décision par lui-même.
Les exemples de cette distorsion sont curieux, voire monstrueux. Entre les deux guerres mondiales, lors d'un scandale financier retentissant, l'un des accusés, catholique fervent mais piètre administrateur, expliqua aux juges que sa conscience était tranquille car il avait toujours agi selon les directives de son directeur spirituel. Ce saint conseiller, hélas, était dépourvu de toute compétence en matière financière. Je pense aussi aux spécialistes de l'assassinat politique qui ont éprouvé le besoin de faire apaiser leur conscience légitimement troublée par de véritables ou prétendus théologiens, ou encore à ces chefs militaires qui, confrontés au terrible problème de la torture, ont décidé d'y recourir après une consultation théologique, alors même que leur premier réflexe – rejeter la torture comme moyen d'obtenir des informations – était sain et, de surcroît, chrétien. Tous ces hommes, s'ils avaient été moins naïfs, auraient été non seulement plus mûrs, mais aussi plus chrétiens. Si je devais appliquer les catégories de la psychologie des profondeurs à ce type de laïc, je dirais qu'ils n'ont pas complètement résolu leur complexe d'Œdipe et qu'ils recherchent dans le prêtre — le « père », comme ils l'appellent — un substitut rassurant à l'image paternelle.
La redoutable « mère de l'Église »
Je vais maintenant évoquer les figures féminines hybrides : il y a la Mère de l’Église, aimable, imposante et redoutable, une protectrice active, voire une militante désintéressée, mais qui sait comment faire en sorte que son désintéressement soit récompensé au meilleur prix, à savoir l’autorité.
Le folklore ecclésiastique, peut-être plus perspicace sur les défauts féminins que masculins, ne reste pas silencieux à ce sujet. Il est à l'origine d'une histoire célèbre, celle du « Saint-Esprit de l'Échelle ».
Un prêtre, convoqué en urgence par son évêque, croise sur les marches de l'évêché une dame de sa paroisse avec laquelle il ne s'entend pas très bien. Elle descend tandis que lui monte.
Lorsqu'il arrive auprès de l'évêque, celui-ci lui déclare : « Mon cher fils, le Saint-Esprit m'a inspiré de vous muter dans une autre paroisse. » Le prêtre répond : « Bien sûr, je vous ai croisé par hasard dans l'escalier. »
Certes, un type de mécène est en voie de disparition : la femme bien conservée, vêtue d’une robe austère et ornée de dentelle blanche autour du cou. Les mécènes d’aujourd’hui ne vieillissent ni plus ni plus vite que les autres femmes, ou du moins elles rechignent tout autant à reconnaître leur âge, et le chanteur Jacques Brel mène une véritable croisade contre cette espèce quasi disparue lorsqu’il dénonce ce type de mécène.
Mais sous des formes plus subtiles et moins visibles, la Mère de l'Église, terrible, virile et impérieuse, existe toujours et existera peut-être toujours, si l'on en croit l'analyse du Dr Marañón sur la phase virile dans l'évolution des femmes.
La « fille de l'Église », moins redoutable mais tout aussi tyrannique»
À l'extrême opposé se trouve ce que j'appelle la fille de l'Église, et pour être plus précis, il faudrait souvent l'appeler la vieille fille de l'Église.
Dieu me garde de médire des vieilles filles en général. Elles rendent trop de services à l'humanité et à l'Église pour qu'on se permette de plaisanter à leur sujet, ce qui est toujours un peu cruel. Et toutes, bien que pieuses envers l'Église, ne sont pas des filles de l'Église au sens où je l'entends.
Dans le sud de la France, on appelle « beata » une fille de l’Église. À l’origine, une beata était une femme aux rôles hybrides, à la fois religieuse et laïque, ancêtre de la gouvernante, de l’assistante sociale et de l’infirmière, au service du peuple. La catégorie de beata fut créée pour le Velay et le Vivarais par le génial saint François Régis.
Mais dans le langage paysan, le terme « beata », auparavant appliqué à cette catégorie particulière comme quelque chose d'estimable, en est venu à désigner la fille de l'Église, que le folklore ecclésiastique appelle la « catachresis », une expression dont l'origine m'a toujours intrigué avec angoisse.
Douces, voire mielleuses, gentilles, serviables, souvent utiles et en tout cas inoffensives, les filles de l'Église ne sont pas comme les mères de l'Église, mais, tout comme ces dernières, elles font payer cher à l'Église leurs services, car elles font perdre du temps aux prêtres dont elles veulent dépendre étroitement et constamment.
L’enfant de chœur, au masculin, et la fille de l’Église, au féminin, sont des êtres humains de même nature : des personnes qui n’ont pas encore achevé leur développement, qui n’ont pas atteint l’âge adulte ni la pleine réalisation de leur rôle et de leur statut. Le couvent aurait été la place naturelle de nombreuses filles de l’Église. Mais souvent, elles n’ont pas pu supporter l’idée de la règle ou de l’autorité d’une supérieure. En dehors du couvent, cependant, elles manifestent des traits de caractère propres à la vie conventuelle.
La nostalgie du cloître
Cette observation me permet d'aborder une dernière catégorie de laïcs cléricalisés : ce qu'on appelait, et qu'on appelle encore parfois, « le religieux dans le monde », ou plus souvent, « la religieuse dans le monde », puisque l'expression est plus courante chez les femmes que chez les hommes. Ce type nous vient de la Contre-Réforme, comme une sorte de sous-produit de l'« Introduction à la vie dévote ». Saint François de Sales, auteur de cet ouvrage célèbre et toujours pertinent, n'a sans doute pas prévu, lorsqu'il écrivit à Philothée, les conséquences que les générations futures tireraient de son enseignement spirituel.
Les tentatives de vie religieuse dans le monde, telles qu'elles sont apparues depuis la Contre-Réforme, doivent en réalité bien plus à saint François de Sales qu'à saint François d'Assise, fondateur toutefois du premier Tiers-Ordre.
Les premiers tertiaires franciscains n'étaient pas exactement paisibles. Ils manifestaient une sainteté fougueuse, parfois même agitée, mais authentique et inflexible. D'une certaine manière, saint François d'Assise y trouva une forme de réconfort et de consolation lorsque, sous la direction de frère Élie, le premier ordre ne se développa pas comme il l'avait souhaité.
Les formes de vie religieuse dans le monde, telles qu'elles se sont développées depuis le XVIe siècle, ne ressemblent que très vaguement à ce printemps franciscain : désordonné, vibrant et fécond. Elles ont engendré l'existence de types hybrides de chrétiens, canoniquement laïcs, qui s'efforcent de se comporter dans le monde comme s'ils étaient religieux, avec la fréquence des exercices spirituels et la régularité de vie qui caractérisent, et devraient caractériser, la vie religieuse.
Ne vous méprenez pas. Je ne dis pas que l'ascétisme est inutile dans la vie séculière ; la question est de savoir s'il peut être identique à celui des personnes religieuses. Je ne dis pas non plus qu'une certaine régularité est superflue dans la vie séculière, sous peine de s'égarer ; la question est de savoir si cette régularité peut être d'ordre religieux. À mon avis, compte tenu des différences de contexte, il est impossible d'assimiler les pratiques ascétiques à des règles. C'est pourquoi les tentatives de vie religieuse dans le monde se soldent généralement par un échec, laissant un sentiment de défaite spirituelle, ou ne sont possibles que pour certaines catégories de personnes dont l'emploi du temps est naturellement structuré ou facilement structurable ; par exemple, les célibataires, notamment les femmes, sans responsabilités professionnelles ou apostoliques excessives, ou les personnes âgées, qui ont toute liberté de gérer leur temps. Il n'est donc pas surprenant que parmi ceux qui souhaitent mener une vie religieuse dans le monde, on trouve de nombreuses femmes célibataires, salariées ou fonctionnaires, ayant un emploi stable et sans responsabilités accaparantes.
Je vous prie de bien vouloir comprendre mon propos. Je ne dis pas que l'esprit des conseils évangéliques – pauvreté, chasteté et obéissance – soit superflu dans la vie laïque, ni qu'il soit inutile, voire nécessaire, de regrouper et d'organiser les laïcs désireux de vivre selon cet esprit, de leur offrir le cadre d'une règle intérieure et le soutien d'une communauté fraternelle, comme le font certains instituts séculiers. Il n'y a rien d'anormal et de louable à cela, pourvu toutefois qu'on évite de renouer subrepticement avec une vie religieuse et qu'on ne cherche pas à concilier les deux. Mais cette conception de l'esprit des conseils évangéliques, vécu pleinement dans la condition laïque, est radicalement différente de la conception autrefois courante de la « vie religieuse dans le monde ».
Une fois de plus, nous sommes confrontés à la nécessité de choisir. Nous devons choisir : laïc ou prêtre, laïc ou religieux, et dans tous les cas, accepter fidèlement les conséquences de notre décision.
2. LES LAÏCS LACULÉS
« Le cléricalisme, voilà l'ennemi… »
Je fais maintenant référence à des types à symétrie inverse : les laïcs sécularisés.
Que personne ne s'y trompe, je ne prétends pas que ces laïcs ne soient pas de bons chrétiens ; ils sont peut-être même meilleurs que moi. Mais leur conception de l'Église et leur manière de vivre la vie ecclésiastique révèlent qu'ils ont été influencés par un esprit non plus séculier, mais séculariste, avec toutes les distorsions que cela implique.
Je distingue deux espèces principales : l'ancienne et la nouvelle.
Je connais bien la vieille garde, car elle est recrutée dans des cercles où j'ai beaucoup d'amis. Ces laïcs peuvent être profondément chrétiens, voire dévots, voire béatitude, avec une piété intérieure et personnelle, mais ils sont toujours réservés, et presque, pourrait-on dire,
«Il convient de rester vigilant face à l'Église, ou plus précisément à ses institutions et à son clergé, toujours farouchement soucieux de préserver leur autonomie. Ils ne se trompent pas toujours, car certaines institutions ecclésiastiques, qui dépendent non de l'essence de l'Église mais des circonstances, peuvent être obsolètes ou exercer un pouvoir excessif, et certains membres du clergé peuvent effectivement être abusifs.
Mais ils exagèrent leurs craintes et leurs scrupules, parfois jusqu'à devenir tatillons et pointilleux. Au fond, ils sont attachés à la tradition libérale, et c'est précisément dans les milieux où cette tradition perdure qu'on les retrouve.
Certains, confrontés au choix d'une école pour leurs enfants, les inscrivent d'emblée et par principe dans des établissements neutres. La question du choix de l'école ne leur pose pas plus de difficultés qu'à d'autres catholiques, mais dans un sens inverse. Ils vont même jusqu'à présenter leur choix comme une conséquence nécessaire, sinon du dogme et de la morale, du moins du zèle apostolique. D'autres s'abstiennent d'appartenir, même de façon minime, à toute organisation catholique officielle, et notamment à un mouvement d'Action catholique. Ils reçoivent fréquemment les sacrements.
Ils fréquentent régulièrement l'église et paient leur offrande pour le culte, mais c'est tout : n'en demandez pas plus ; ils tiennent trop à leur liberté. Certains préféreront toujours, d'emblée, la presse neutre, voire hostile, aux journaux catholiques, plus ou moins soupçonnés de cléricalisme ou, du moins, de conformisme. Sans plus d'informations, certains se méfieront des groupes, syndicats ou partis temporels se réclamant d'inspiration chrétienne et ne prêteront allégeance qu'à un groupe neutre, voire antichrétien. En cas de conflit entre les représentants du spirituel et ceux du temporel, ces laïcs sécularisés se rangeront presque automatiquement du côté du temporel, car il leur paraît évident que le spirituel est par définition dans l'erreur et se situe presque toujours hors de leur sphère d'influence.
Certains trouveront peut-être mon portrait caricatural. Je ne le crois pas. Je me contente de mettre en lumière les faits pour les faire ressortir davantage. L'idéal du laïc sécularisé n'est pas répandu, mais il n'est pas irréaliste, et il me semble qu'il ne correspond pas aux attentes de l'Église et du monde envers le laïc chrétien.
Il convient de noter que, dans ce groupe ancien, les catholiques de droite et de gauche – pour simplifier à l'extrême – étaient représentés en nombre à peu près égal. J'ai connu des laïcs, parmi les catholiques de droite, voire d'extrême droite, qui se méfiaient de tout ce qui était ecclésiastique, même de l'Église elle-même. Certains catholiques de gauche partageaient cette méfiance. C'est pour cette raison, et presque exclusivement pour cette raison, que les deux groupes semblaient fraternels !
Un « adulte » qui fuit ses responsabilités
Cette nouvelle génération de laïcs laïcisés est plus excentrique, mais peut-être plus attachante. Elle comprend les catholiques que j'appelle ainsi, qui se proclament, parfois assez haut et fort, « adultes, seniors et émancipés ».
J'ajouterais que ce type de catholique est rarement « de droite », presque toujours « de gauche », et souvent d'extrême gauche.
Il n'a pas peur du rouge, bien au contraire.
Il a raison de vouloir devenir adulte. Mais je ne peux m'empêcher de me poser la question. Est-il aussi mûr qu'il le croit ? J'ai au moins deux raisons d'en douter : d'abord, quand on est vraiment adulte, on n'éprouve pas le besoin de le crier sur tous les toits. L'âge adulte est un lourd fardeau à porter sans l'afficher bruyamment et constamment. Au contraire, cette affirmation de maturité est caractéristique de l'adolescent : « Alors, papa, quand est-ce que tu me laisses sortir le soir ? Alors, maman, quand est-ce que tu me laisses utiliser ton rouge à lèvres ? »
Ma deuxième raison de douter est que, lorsqu'on demande à un chrétien de se dire « adulte, mûr et émancipé », il a souvent tendance à se dérober à certaines responsabilités qui incombent légitimement à un adulte, toujours sous de faux prétextes. Or, un adulte est quelqu'un qui sait assumer ses responsabilités. Combien de laïcs affirmés, critiques et prophétiques ai-je connus qui, confrontés à la moindre responsabilité, l'évitaient ! Ils donnaient l'impression de refuser la participation active à la vie de l'Église qu'ils réclamaient sans cesse, car, dès lors qu'ils y participeraient réellement, ils ne pourraient plus savourer le doux plaisir de « râler », ce qui plaisait à tout le monde, et plus encore aux adolescents, un âge crucial à tous égards.
Dans un moment de mauvaise humeur et d'humour noir, j'ai défini les laïcs « adultes, âgés et émancipés » comme les fidèles qui se plaignent de leur évêque en se basant sur les dires d'une figure religieuse. C'est injuste et un peu malveillant : est-ce totalement faux ?
Cet homme, qui se prétend laïc adulte, est souvent plus proche qu'il ne le pense de l'enfant de chœur qui a grandi un peu trop vite pour sa soutane rouge.
3. « Ni viande ni poisson… »
La personne « réfléchie »
Il me faut aborder la question des classes intermédiaires entre le laïc cléricalisé et le laïc sécularisé. Je pense d'abord à la personne « bien pensante », sans pour autant occulter le fait que cette expression n'a rien de nouveau ni d'original.
D'un point de vue pastoral, il s'agit, si vous voulez, de la grande majorité de nos paroisses, et d'un point de vue sociologique, ce sont les paroissiens qui s'associent à la communauté.
en général, la majorité des paroisses de France, c'est-à-dire les classes moyennes, et, désormais, plus particulièrement les classes moyennes salariées, par opposition aux classes moyennes à revenus variables.
La personne « réfléchie » se caractérise par le fait qu'elle partage toujours la même opinion que ces personnes.
«des » messieurs « ecclésiastiques, à condition toutefois que ces messieurs partagent son opinion et ne » changent pas sa religion », car il est horrifié par les nouveautés.
Il ne s'engage quasiment jamais. Il se laisse toutefois guider jusqu'à un certain point, mais prend toujours soin de se ménager une porte de sortie. Il donne volontiers à l'Église un peu d'argent, moins de temps et beaucoup moins de cœur. Bien qu'il semble appartenir à l'Église, il en est en réalité extérieur. Il n'est ni un véritable laïc, qui assume ses responsabilités dans l'Église et dans le monde, ni même un laïc cléricalisé comme ceux que j'ai décrits, dont les difformités sont même attachantes car, au fond, elles découlent d'une générosité mal placée.
C'est un homme bon, honnête, respectable, sans charme particulier, sans odeur et d'une banalité affligeante. Pour lui, la religion semble avoir agi comme l'un de ces déodorants dont on fait la publicité dans les journaux américains pour les hommes et les femmes en quête d'un mariage réussi. Il semblerait que l'Église ait contribué à le dépouiller du peu de virilité que la nature lui avait accordée, ce qui, de toute façon, était déjà bien maigre.
L'inquiétant
À l'autre extrême, on trouve le laïc mal intentionné. On pense également qu'il existe au sein de l'Église, mais on le rencontre plus souvent dans nos mouvements que dans nos paroisses, ou, s'il fréquente ces dernières, c'est, pour ainsi dire, de manière superficielle, afin d'« entendre la messe là-bas », à la hâte, dans le peu de temps qu'il lui reste, avec la ferme résolution de ne pas écouter le sermon qui pourrait être prononcé pendant cette messe (peut-être n'a-t-il pas toujours tort d'endurcir, sinon son cœur, du moins son oreille, mais c'est une question qui ne me préoccupe pas pour le moment).
Il appartient généralement soit à une catégorie minoritaire au sein de la composition sociologique de l'Église, soit à une catégorie majoritaire, mais dans ce dernier cas, il est plus ou moins en rébellion contre son milieu d'origine. Ainsi, par exemple, ces ouvriers militants, ces étudiants, surtout les enseignants, ces intellectuels, ou même ces jeunes gens pour qui l'âge remplace la classe sociale. (Mais il est possible que ce jeune homme devienne un jour bien intentionné, car le passage de la bienveillance à la malveillance est parfois imperceptible, et il suffit parfois de conserver des idées qui pouvaient paraître « mal intentionnées » dans sa jeunesse pour devenir, à un âge avancé, bien intentionnées.) La personne mal intentionnée peut être active, altruiste et généreuse, mais son attitude générale est celle de la protestation et, pour employer un terme à la mode, de la rébellion. Il est, non pas au sens théologique, mais au sens étymologique du terme, un « protestant », puisqu'il ne cesse jamais de protester. Il ne s'accorde jamais a priori, et ne s'accorde que rarement a posteriori, avec la communauté chrétienne dans son ensemble. Par instinct, il s'y oppose, et son non-conformisme est parfois si systématique qu'il devient une sorte de conformisme inversé.
La personne bien intentionnée ne participe pas pleinement à la vie de l'Église par une résistance passive. La personne mal intentionnée ne participe pas non plus, mais par une résistance active. De plus, après avoir lu Bloy et Bernanos — d'excellentes lectures, soit dit en passant, mais sans toujours les comprendre pleinement et, surtout, sans les replacer dans leur contexte historique —, on se prend assez facilement pour un prophète, un prophète de second ordre qui se contente souvent de répéter, hors de propos et assez maladroitement, ce que d'autres chrétiens, de véritables prophètes, ont dit avant lui.
Le laïc de la chapelle
Une troisième catégorie, intermédiaire : le laïc pleinement engagé, mais membre d’un petit groupe indépendant. Cette personne est plus généreuse que le laïc bien intentionné et moins conflictuelle que celui qui est mal intentionné. Quant aux autres, ils se situent un peu entre les deux catégories : les mal intentionnés, car ils sont actifs et non conformistes vis-à-vis des groupes plus importants ; les bien intentionnés, car ils sont conformistes envers un groupe dont ils sont un membre actif et à part entière, et qu’ils confondent facilement avec l’Église dans son ensemble. Ce groupe peut être une famille spirituelle, un mouvement d’Action catholique ou toute autre organisation. Ce qui importe, en fin de compte, ce n’est pas tant la nature, la taille ou l’importance du groupe, mais plutôt la confusion que le laïc instaure entre son groupe et l’Église.
Avec ce dernier type, que je ne critique finalement que pour sa portée limitée, la typologie s'achève.
LA DÉCOUVERTE DU LAITOIRE : SA MISSION
Dans les portraits que je viens de dessiner, à la manière de La Bruyère, où est l'homme du peuple, le vrai homme du peuple ? À mon humble avis, il est introuvable, car il est tout autre chose.
Dans la mesure où nous cédons aux dérives que je viens d'analyser, nous ne serions pas de véritables laïcs, mais des caricatures du laïc authentique. Alors, où trouver les laïcs ?
Dans la « messe de masse », dans le tout articulé et vivant que constituent les fidèles qui ne sont ni prêtres ni religieux, et qui assument, dans, pour et par l’Église, leurs fonctions laïques propres, il n’y a pas lieu de comparer les laïcs à une pyramide avec les Instituts séculiers au sommet, les mouvements et organisations de l’Action catholique légèrement en dessous, et tout à la base, mêlés en masse, ce qu’un prêtre que je connais appelait « les vestiges de ma paroisse » en évoquant l’ordre de la procession de la Fête-Dieu. Les laïcs, au sein de l’Église, sont une réalité organique et ordonnée, avec des fonctions et des vocations diverses mais complémentaires, selon les charismes indiqués.
Saint Paul l’affirme dans son Épître aux Corinthiens. Opposer ces fonctions, ces vocations et ces charismes, ou établir entre eux des hiérarchies provisoires et toujours quelque peu artificielles, reviendrait à ignorer la vitalité et l’originalité de l’Esprit Saint, qui inspire les laïcs comme l’Église tout entière.
Plus précisément, où peut-on trouver le profane ?
L’énumération très concrète et pratique que je vais faire des lieux spirituels où il peut et devrait être trouvé m’épargnera peut-être un retour aux considérations théoriques.
Où trouver le profane ?
Dans sa paroisse, naturellement, comme il sied à son état, participer aussi activement que possible à la vie de l'Église, au sein d'une cellule élémentaire. Mais pas
pas nécessairement en tant que sacristain ou assistant de messe, ni même en tant que membre du conseil curial, lorsque ce conseil existe réellement, ce qui n'est peut-être pas le cas dans toutes les paroisses.
Où trouver le profane ?
Au sein des mouvements d’Action catholique, il est naturel de collaborer à l’apostolat de la hiérarchie. Mais, au risque de susciter un certain scandale, je tiens à préciser : ce n’est ni nécessairement, ni toujours le cas, car la vie et l’action nous obligent à choisir. L’adhésion aux organisations d’Action catholique, aussi répandue soit-elle, correspond à une vocation personnelle, révélée par les attirances, les aptitudes et les possibilités de chacun. Pour agir en chrétiens, pour accomplir leur mission catholique, il n’est pas nécessaire que tous les chrétiens appartiennent aux mouvements d’Action catholique, et ils n’en seront pas moins chrétiens si leur vocation les tient en dehors des structures officielles. Il peut même arriver, dans certains cas, que les activités d’Action catholique constituent des obstacles à d’autres activités plus en accord avec les possibilités et les responsabilités d’un chrétien donné, par exemple dans le domaine séculier.
Où trouver le profane ?
Dans les « groupes véritablement spirituels » et — pourquoi pas ? — dans les « instituts laïques ».
Le laïc a besoin de renouveler et de revitaliser constamment sa vie spirituelle. Il est donc normal qu'il appartienne à ce que l'on appelle parfois, avec une certaine condescendance, des organisations pieuses, voire à des instituts séculiers, pourvu que ceux-ci, étant pleinement laïcs, ne le transforment pas en un substitut religieux. Mais le choix du groupe relève de la vocation personnelle. Le chrétien laïc peut avoir une vie spirituelle profonde sans appartenir à un groupe organisé. Franciscains, Dominicains, Carmes, Oblats, Tiers-Ordres bénédictins – rien ne m'oblige à choisir parmi ces différents « conservatoires » de vie spirituelle, si ce n'est les préférences de ma raison et de mon cœur, c'est-à-dire ma vocation. Et si je ne souhaite pas choisir parmi eux, mais plutôt chercher autre chose, je suis libre de le faire.
Où trouver le profane ?
Je crois qu'il devrait être trouvé vivant et vivant, agissant en chrétien chez lui, « au sein de sa famille ». Si j'ai affirmé précédemment qu'il n'était pas indispensable d'être marié et père pour être laïc, je maintiens cette affirmation, mais je tiens à ajouter que l'expérience du laïc célibataire revêt toujours un caractère exceptionnel, quelle qu'en soit la raison, et que le laïc ordinaire, voire normal, est celui qui fonde une famille afin d'accroître le peuple de Dieu par l'amour conjugal et paternel.
Où trouver le profane ?
Il faut le trouver, agissant en chrétien, « à l’atelier », à l’instar de saint Joseph et du Christ adolescent. Par atelier, j’entends le travail qui ramène le monde à Dieu et à toutes les interdépendances et conséquences de cette transition, face aux formes d’action professionnelle.
Où trouver le profane ?
Dans son quartier, il trouve un prolongement de sa famille et découvre la vie citadine. Son rôle est d'y être présent et d'y agir en chrétien.
Où trouver le profane ?
Partout où se forme ou se construit la culture humaine, partout où s'édifie la civilisation, c'est là le rôle propre des laïcs. Non pas que les prêtres ou les religieux ne puissent contribuer à la vie culturelle du monde et à l'œuvre de civilisation, mais plutôt qu'ils n'ont pas choisi la vie sacerdotale ou religieuse dans ce but, de même que le missionnaire qui se rend en terre lointaine n'y va pas pour apporter la « civilisation », mais pour y établir l'Église visible du Christ, en attendant que l'Église locale puisse vivre pleinement sa vie. Lorsque les laïcs, en revanche, œuvrent au sein de la culture humaine et pour la civilisation en devenir, ils sont à leur juste place et remplissent leur fonction.
Où trouver le profane ?
Dans la ville, domaine de César. César, bien que désigné par Dieu et investi, par la consécration, de l'onction divine, est essentiellement séculier, puisqu'il incarne le pouvoir temporel.
Victor Hugo parlait de « ces deux moitiés de Dieu, le Pape et l'Empereur ».
Cette vision antithétique, un peu simpliste comme tout ce qu'a écrit Victor Hugo, recèle néanmoins une part de vérité. César, s'il n'est pas la moitié de Dieu, est néanmoins, parce qu'il porte la responsabilité du bien commun temporel, le symbole des laïcs.
Le laïc : le Christ et l'Église dans les questions temporelles
C’est là, dans tous les domaines, que le laïc chrétien et sa mission doivent être recherchés. C’est là qu’il doit agir avec la liberté d’une personne de bien, en enfant pleinement soumis de l’Église, qui n’attend pas d’elle ce qu’elle ne peut ou ne veut donner, par exemple des instructions précises et détaillées concernant ses actions temporelles, mais plutôt autre chose dont elle est essentiellement porteuse : une lumière et une chaleur, la lumière et la chaleur d’une flamme surnaturelle, selon les mots de saint Jean de la Croix, « la flamme vivante de l’Amour ».
La mission du laïc est la consécration du monde à Dieu par le Christ et l'Église, la présence de l'Église et du Christ dans le monde, dans le quotidien et dans le temporel, car ce quotidien recèle le temporel et, par une alchimie mystérieuse et sainte, crée l'éternel.
Prêtre français, militant catholique, sociologue et écrivain, cofondateur de Compagnons de San Francisco et fondateur de La vie catholique illustrée.





