Espagne

Une foi silencieuse : les catholiques chinois en Espagne

Bien qu'invisibles pour beaucoup, les catholiques chinois d'Espagne vivent une foi vivante, au sein de communautés jeunes, dynamiques et engagées. Leur témoignage discret, forgé dans la persécution et désormais vécu en liberté, est une source d'espoir pour l'Église.

Javier García Herrería-12 septembre 2025-Temps de lecture : 5 minutes
Chinois

Bien que souvent discrète, la communauté catholique chinoise en Espagne est étonnamment active et profondément attachée à sa foi. Au sein d'une diaspora caractérisée par le travail et la discrétion, on estime à environ 2 000 le nombre de catholiques chinois dans le pays, dont près de 1 500 pratiquent régulièrement, selon plusieurs prêtres qui les accompagnent.

Loin des regards du public, cette Église s'épanouit de l'intérieur : catéchèse, retraites et célébrations eucharistiques tissent un réseau de foi qui unit différentes générations, dont beaucoup sont nées en territoire espagnol.

Célébration du jubilé à la cathédrale de l'Almudena

Le dimanche 25 mai 2025, une grande messe a été célébrée à la cathédrale de l'Almudena à Madrid pour marquer le Jubilé de l'Espérance des communautés catholiques chinoises d'Espagne. Présidée par Mgr Vicente Marín, évêque auxiliaire de Madrid, et concélébrée par plusieurs prêtres chinois, elle a été un moment de profonde communion.

À partir de 11 heures, des fidèles sont arrivés de tout le pays : Valence, Barcelone, Bilbao, Majorque, Saragosse, ainsi que des communautés de Madrid. La liturgie, célébrée avec une grande ferveur, a été une expression d’unité et de diversité.

La chorale chinoise a ébloui les personnes présentes.“Je ne suis pas expert en musique, mais ce chœur était la traduction chinoise du chant grégorien.”, « La précision, l'harmonie et la spiritualité ont créé une atmosphère incomparable », a commenté un participant. « Et le silence respectueux des fidèles, en particulier des enfants, a impressionné tout le monde. ».

Histoires de foi et de courage

Parmi les personnes présentes se trouvaient Ana et María, accompagnées de leur mère, Teresa. Leur famille, marquée par la foi en temps de persécution, a vécu une histoire émouvante. Leur grand-père, ancien fonctionnaire communiste, s'est converti après une expérience spirituelle liée à sa maladie. Leur sœur, touchée par un message intérieur attribué à la Vierge Marie, a promis de convertir son peuple si son frère guérissait. Et c'est ce qui arriva.

Teresa, la fille du malade, a vécu cachée pendant des mois pour pouvoir avoir un deuxième enfant malgré la politique de l'enfant unique. Plus tard, ils ont émigré en Espagne, où la famille vit toujours et pratique librement sa foi.

Présence croissante : neuf communautés 

Il existe actuellement neuf communautés catholiques chinoises actives en Espagne, situées à Valence, Majorque, Bilbao, Saragosse, Tenerife et Barcelone. À Madrid, on en compte trois autres : à Usera, Santa Rita et Parla, cette dernière relevant du diocèse de Getafe.

Le travail pastoral spécifique à Madrid a débuté en 2007, lorsque l'augmentation du nombre de paroissiens chinois a conduit à la mise en place d'activités à Santa Rita, paroisse gérée par les Augustins Récollets. Les premiers responsables furent le Père José Yan Tao, puis le Père Juan María Guo Kun Peng. Depuis, la messe est célébrée en chinois chaque semaine et un programme d'activités régulier est maintenu.

Dans le diocèse de Getafe, plus d'une centaine de fidèles participent à ce mouvement. À la paroisse Saints-Juste-et-Pasteur de Parla, entre quarante et cinquante personnes assistent à la messe de 20 h chaque samedi. Des cours de catéchisme en chinois y sont également proposés aux enfants, aux jeunes et aux adultes, avec le soutien de deux religieuses de l'ordre des Anges Gardiens, un élément essentiel de la pastorale. Cependant, beaucoup seront peut-être surpris d'apprendre que les deux paroisses les plus dynamiques et comptant le plus de paroissiens se trouvent à Majorque et à Valence. 

La paroisse d'Usera

Le ministère pastoral chinois dans le quartier d'Usera à Madrid s'est consolidé grâce à la vision du curé de l'époque, Daniel Rodríguez. Il a d'abord bénéficié de l'aide du père Pablo Liu, qui a contribué pendant plusieurs années à l'organisation des célébrations et des activités.

Avec le temps, le besoin d'un curé permanent s'est fait sentir, et c'est ainsi que le père Pedro Liu (sans lien de parenté avec Pablo) est arrivé, formé au séminaire Redemptoris Mater de Madrid. Il a exercé la fonction de vicaire paroissial pendant plusieurs années, et sous sa direction, la communauté a connu une croissance remarquable. Bien qu'il soit désormais en poste dans une autre paroisse, son œuvre porte encore ses fruits au sein d'une communauté dynamique et en constante évolution.

De la clandestinité à la liberté religieuse

De nombreux catholiques chinois en Espagne appartiennent à l'Église clandestine, non reconnue par le régime de leur pays. Deux prêtres de Getafe, par exemple, ont été formés dans des séminaires secrets avant d'être envoyés en Espagne. L'un d'eux se souvient comment sa famille s'est convertie après la guérison miraculeuse de son père. Baptisé en 1987, il a ressenti une vocation qui l'a conduit de son diocèse en Chine à servir aujourd'hui ses compatriotes en Espagne. 

La plupart des familles chinoises en Espagne sont jeunes. Nombre de leurs enfants sont nés ici ou sont arrivés enfants. Si les enfants parlent couramment espagnol, leurs parents le parlent parfois à peine, ce qui crée un défi linguistique et culturel au quotidien et dans l'accompagnement pastoral.

En effet, il n'est pas rare que les prêtres servent de médiateurs, accompagnant les parents aux réunions scolaires, assurant la traduction, gérant les programmes d'aide et apportant un soutien en matière de santé. Ils sont à la fois pasteurs et médiateurs culturels.

La foi vécue en communauté

Au-delà de la messe et des cours de catéchisme, les communautés organisent des activités qui renforcent les liens entre leurs membres : excursions mensuelles, rencontres de jeunes et retraites spirituelles. À Parla, par exemple, on compte 18 adolescents pleinement intégrés. Nombre d’entre eux étudient dans des écoles catholiques comme Juan Pablo II ou Santiago Apóstol.

Dès l'âge de 16 ans, de nombreux jeunes commencent à travailler pendant l'été, ce qui rend difficile leur participation. Malgré cela, ils restent en contact avec la communauté et assistent aux cours de catéchisme lorsqu'ils le peuvent.

L'été dernier, plus de 40 enfants de Madrid et de Saragosse ont participé à une retraite d'une semaine. Cette année, un prêtre a organisé un centre aéré tout au long du mois de juillet, du lundi au vendredi, avec des horaires prolongés jusqu'à 17h. C'est une solution précieuse pour les enfants dont les parents ne peuvent pas partir en vacances.

Évangéliser par l'amitié

Évangéliser les Chinois, en particulier ceux du Fujian, n'est pas chose aisée. Ils sont culturellement réservés et peu ouverts à la religion. “ Il faut d’abord se lier d’amitié avec eux et instaurer une relation de confiance. ”, « Voilà pourquoi », explique un prêtre. « Cependant, malgré les difficultés, il y a des conversions chaque année. À Valence, par exemple, une vingtaine d'adultes sont baptisés annuellement. Dans d'autres communautés, les chiffres sont plus modestes mais constants. ».

Le bouche-à-oreille est essentiel : les nouveaux arrivants arrivent sur l'invitation d'un ami, et beaucoup restent grâce à la chaleur de la communauté.

Un engagement ferme et étroit

Contrairement à de nombreuses paroisses espagnoles où la fréquentation est en baisse, dans ces communautés, jusqu'à 80 % des fidèles assistent régulièrement à la messe. Les absents sont contactés et encouragés à revenir. Cette proximité pastorale renforce l'engagement.

L'un des principaux obstacles à la participation à la messe dominicale est le travail le week-end. De fait, au sein du grand centre de distribution de produits chinois situé dans la zone industrielle de Cobo Calleja à Madrid, une messe est célébrée chaque dimanche dans une salle des entrepôts. Certains employés y assistent pendant leur pause. 

Une église entre les cultures

Les catholiques chinois d'Espagne vivent entre deux langues, deux cultures et deux mondes. Mais au sein de la paroisse, tout se rejoint : des enfants qui parlent à peine chinois, des parents qui comprennent difficilement l'espagnol… et l'Évangile comme lieu de rencontre.

Ces communautés témoignent silencieusement de fidélité, de sacrifice et d'espérance. Une Église qui, bien que petite, est grande par sa foi. Une Église en pleine croissance. Nombreux sont ceux qui ont découvert la foi dans des contextes de persécution, et leur témoignage est profond. De plus, l'absence des membres âgés – qui ont tendance à rester en Chine – fait que ces communautés sont principalement composées de jeunes familles.

La diversité ecclésiale au service de la mission

Les communautés chinoises bénéficient du soutien de différents charismes. Outre les prêtres chinois, elles sont assistées par des moniales dominicaines, des moniales de l'Institut du Verbe Incarné et des Augustins Récollets, qui contribuent à la catéchèse, à la formation et à la liturgie.

La messe du Jubilé n'était pas seulement une célébration, mais un rappel tangible de la catholicité de l'Église. Un corps vivant, diversifié et uni dans la foi. Un témoignage qui nous interpelle. Et un appel à envisager avec espérance l'avenir de l'Église en Espagne.

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