Comme nous l'a appris Eric Voegelin, toute réflexion sérieuse sur la démocratie doit aborder la question de ce que signifie être humain, et nous devons être rigoureux dans notre approche conceptuelle. Qu'est-ce que l'humanité ? Quels sont les symptômes de son déclin ou de sa dérive fréquents ? Les réponses que nous apporterons seront essentielles pour comprendre le déclin d'une société et expliquer l'ascension au pouvoir de politiciens indésirables.
Dans le monde grec, les philosophes considéraient l'homme comme un être constitué par la raison ou nous. Au sein du judaïsme, l'expérience était celle d'une créature à qui Dieu révèle sa parole – c'est-à-dire un être de nature pneumatique, ouvert au logos divin. D'un point de vue historique, ces intuitions initiales, qui révèlent la fonction constitutive de la raison et de l'esprit pour l'humanité, demeurent inégalées. Elles constituent, en définitive, des découvertes fondamentales sur la nature humaine.
La quête de la transcendance et de la dignité humaine
Grâce à cette quête de transcendance dans laquelle s'engage l'homme, quête entreprise soit par l'amour qui, dans l'expérience philosophique, le transporte au-delà de lui-même, l'élevant au divin, soit par la rencontre amoureuse avec la parole révélée, l'être humain participe à Dieu.
Parce que l'humanité participe au divin et est capable de transcender, on affirme qu'elle possède une condition théomorphe, selon la terminologie grecque, ou, d'un point de vue pneumatique, qu'elle est à l'image de Dieu, imago Dei. C'est là le fondement de la dignité singulière de l'être humain : la dignité découle de cette condition théomorphe, du fait d'être à l'image de Dieu. Nous ne pouvons ignorer que l'oubli de ces intuitions entraîne une perte de dignité, qui commence à s'estomper lorsqu'on refuse de participer au divin et qu'on rejette la transcendance.
Dans la mesure où la participation à la condition transcendante et théomorphique est constitutive de l'être humain, leur perte détermine sa déshumanisation.
Types d'êtres humains
Selon Aristote, tous les hommes ne sont pas égaux, et il cite dans Éthique à Nicomaque On cite Hésiode pour illustrer ce point, et ce dès le VIIe siècle avant J.-C. Le bon sens révèle qu'il n'existe pas d'égalité entre les hommes.
Sur Les œuvres et les jours Hésiode distingue trois classes d'êtres humains : les pan aristos (le meilleur de tous), celui qui possède son propre jugement et est capable de réfléchir et de penser avec soin, ouvert au fondement divin ou transcendant de l'être ; esthlos (également bon), qui écoute et suit ce que le meilleur indique, le pan aristos; et enfin, le acrei, (l'être humain futile), incapable à la fois de réfléchir, d'écouter et de tenir compte des enseignements des sages, et peut donc constituer un danger pour la société.
Les terminologies d'Hésiode et d'Aristote ne nous sont pas très utiles, car l'homme futile et l'esclave appartiennent tous deux par nature à une certaine classe sociale, et l'expérience nous montre que ces types humains ne se trouvent pas exclusivement dans l'une d'entre elles, mais dans toutes, même dans les plus élevées, telles que celles composées de généraux, d'industriels, d'évêques, etc.
La stupidité en tant que phénomène social
Ceux qui ont perdu le contact avec la réalité et la capacité de s'orienter correctement dans le monde, c'est-à-dire ceux qui oublient leur condition théomorphique et la nécessité de répondre aux exigences de la raison et de l'esprit, sont irrémédiablement condamnés à agir de façon stupide.
Les cultures anciennes n'ont pas négligé le sujet de la stupidité. En hébreu, le fou (naval), est celui qui ne croit pas à la révélation et peut, de ce fait, semer le désordre dans la société où il vit. Platon faisait également référence à amoureux, à l'homme irrationnel et ignorant.
Des siècles plus tard, Thomas d'Aquin a parlé de stultus, qui en latin signifie fou, un terme qui inclut le Amathia Platonique et le nébuleuse Hébreu. Stultus C'est lui qui a perdu le contact avec la réalité et qui agit à partir d'une image erronée de celle-ci, provoquant le chaos et le désordre.
La stupidité et le comportement social selon Musil
L'écrivain autrichien Robert Musil affirme que la stupidité se définit comme l'incapacité à concevoir et à exécuter une action que, socialement parlant, chacun peut réaliser. Elle implique donc une incapacité à accomplir certaines actions. Pour en saisir toute la portée, il est utile de connaître les comportements considérés comme normaux dans un contexte social donné, car ce qui est normal dans un cas peut ne pas l'être dans un autre.
En période de désordre et de chaos, la malice, la duplicité ou la violence deviennent indispensables pour préserver sa propre vie. C'est le point de vue de… homo homini lupus L'adage de Plaute « l'homme est un loup pour l'homme », si répandu aujourd'hui, en est un parfait exemple. Mais dans une société ordonnée, ce comportement, et d'autres semblables, comme l'abus de confiance, seraient socialement nuisibles et donc insensés. De même qu'il existe des situations où la morale est bafouée à grande échelle (la bassesse), il existe aussi des situations de bêtise générale, où il est très difficile d'agir raisonnablement sans s'exposer à des représailles.
Dégradation morale et démocratie
La montée du nazisme dans la République de Weimar peut servir d'exemple paradigmatique de ce que nous abordons concernant les dangers de la dégradation morale dans les sociétés démocratiques. Waldemar Besson, professeur de sciences politiques à l'université d'Erlangen (Allemagne), a osé poser sans détour le véritable problème : comment une nation de plus de soixante-dix millions d'habitants, l'Allemagne, considérée à l'époque comme la nation la plus cultivée d'Europe, a-t-elle pu se laisser tromper en 1933 par un nazi ? “"idiot".
Le fait qu'Hitler ait eu une intelligence très aiguisée, qu'il a utilisée pour tromper son entourage, n'exclut pas la conclusion qu'il était stupide, étant donné que ce mot vient du latin. stultus Et cela a une signification très précise, comme nous l'avons vu. Hitler, bien qu'il ait fait preuve d'une intelligence pragmatique considérable face à ses adversaires, était, au regard de ses principes et de ses objectifs existentiels, un imbécile., stultus. Affirmer qu'Hitler était stupide est, d'un point de vue à la fois éthique et intellectuel, l'affirmation la plus juste que l'on puisse faire, une évaluation plus appropriée que toutes les autres idées reçues qui reviennent fréquemment.
C’est au sein de la théorie politique classique que furent découvertes et formulées les premières intuitions pertinentes pour réfléchir aux fondements spirituels de la démocratie. L’être humain est pleinement présent en société lorsque, tout en vivant et en agissant dans le flux du temps immanent, il oriente son existence vers Dieu. Cette présence est précisément ce qui donne sens au passé et à l’avenir. Dans cette perspective, appréhender le présent, voire le confronter, implique la possibilité de soumettre le temps immanent au jugement de la présence divine.





