Cervantès, selon Amenábar  

Bien qu'Amenábar prenne des libertés historiques, le film montre un Cervantes qui survit à la captivité grâce à son talent de conteur, transformant l'adversité en récit et anticipant son œuvre immortelle.

20 septembre 2025-Temps de lecture : 4 minutes
cervantes Amenábar

©Wikipedia

Alejandro Amenábar a le don de susciter la controverse à chaque film. Son dernier long-métrage, « The Captive », arrive avec son lot de scandales, mais avant de s'enthousiasmer ou de se lancer dans une croisade, il convient de s'interroger sur l'essentiel : le film fonctionne-t-il comme récit de fiction – j'insiste sur le terme « fiction » – inspiré de faits réels ? Oui, et avec brio. 

Le film recrée avec brio l'atmosphère de la captivité à Alger, ce microcosme de commerce, de troc, de renégats et de chaînes. Il est important de rappeler que les tensions religieuses étaient un thème majeur en Méditerranée, avec deux empires rivaux qui avaient fait de la « Mare Nostrum » leur frontière et surveillaient attentivement chaque côte. À Alger, cependant, ce qui dictait la loi, ce n'était pas tant la foi ou la politique que le profit pur et simple : là-bas, tout tournait autour des rançons, de la course, du recel et de l'accumulation de richesses. C'est pourquoi son port ne s'arrêtait jamais, même pendant les trêves : tandis que les chancelleries signaient des armistices, les galères barbaresques continuaient de sillonner les mers à la recherche de chrétiens à vendre. Le spectateur ressent la dureté de l'emprisonnement et, en même temps, l'intensité des conflits entre la foi et l'apostasie. Dans ce contexte, Amenábar campe un Cervantès crédible et captivant : le prisonnier manchot est présenté comme un conteur né, capable de transformer la misère en récit et de subjuguer ennemis et compagnons par la force de ses mots. Le fait qu’après la représentation, le spectateur comprenne mieux pourquoi, même en captivité, Cervantès était connu et respecté est un véritable tour de force. 

On y trouve aussi de subtiles touches artistiques : le clin d’œil au lavabo du barbier ou les ombres qui annoncent Don Quichotte et Sancho sont autant de procédés délicats qui lient biographie et imagination littéraire, mais aussi la construction en temps réel du roman du capitaine captif – qui sera plus tard intégré à Don Quichotte – sous forme de récit épisodique que Cervantès lui-même racontait à ses compagnons de captivité, peaufinant ainsi son interprétation littéraire de tout ce dont il avait été témoin. Cette transposition entre vie et œuvre est peut-être l’aspect le plus abouti du scénario : le fait que Cervantès, sans le savoir, inventait déjà des fragments de son roman immortel tout en subissant chaînes et tortures. 

La question de la relation homosexuelle entre Cervantes et son ravisseur mérite d'être abordée séparément. Ce n'est pas une nouveauté – on en parle depuis des siècles – mais Amenábar la ressort avec la ruse de quelqu'un qui sait que peu de choses sont plus lucratives que de présenter le mythe sous un jour compromettant et charnel. Le film tente même d'étayer cette prétendue inclination par une préhistoire qu'il convient de réfuter : le duel de Cervantes avec Antonio de Sigura n'était pas dû à des calomnies contre López de Hoyos, et encore moins à des relations douteuses entre les deux hommes. La raison exacte demeure inconnue, même si l'hypothèse la plus plausible est celle d'un duel d'honneur pour défendre sa sœur. Le spectateur doit en être conscient afin de ne pas prendre ce qu'il voit à l'écran pour une source fiable : le duel et la supposée relation homosexuelle relèvent de la fiction, et non de la réalité historique. Cependant, dans le film, la question reste périphérique, se limitant à une rumeur de cellule, et ne doit pas occulter l'essentiel : montrer comment le récit devient une bouée de sauvetage contre l'oppression. L'idée que Cervantès et son maître aient partagé plus que des mots relève davantage de la provocation que d'une thèse étayée. Et même en accordant la liberté – aussi permissive soit-elle – à tout créateur, il ne faut pas oublier qu'une telle rencontre, dans ce contexte, ne saurait être libre ni symétrique : le captif est toujours sous la menace de mort, privé de sa volonté et soumis, de toute façon, à la loi de la domination. 

Le plus grand défaut du film réside peut-être moins dans ses sous-entendus homosexuels que dans le parti pris idéologique qui oriente le regard du spectateur. Cela se manifeste dès la représentation d'Alger – non pas comme le « purgatoire de la vie, l'enfer du monde » chanté par l'auteur lui-même, mais comme une ville de plaisirs et de libertés, en contraste saisissant avec une Castille sombre, inquisitoriale et recouverte de cendres – jusqu'à la manière dont la spiritualité de Cervantès est dépeinte. C'est là que le film perd toute sa force. Le fait que le captif murmure « i piccoli piaceri » au moment de sa pendaison, ou qu'il converse avec le pacha au sujet de l'absence, est autant d'éléments qui clochent. 

Les références à Dieu et à l'amour, comme s'il s'agissait d'un couple d'existentialistes avant l'heure, sont des libertés qui trahissent plus qu'elles n'éclairent. De telles lignes n'auraient jamais été écrites par un Miguel de Cervantes qui se savait enfant de son temps, marqué par la religiosité de l'Espagne de Philippe II, et dont la foi fut, à des degrés divers, le soutien ultime de sa résistance. Accepter une relation homosexuelle en prison peut s'interpréter comme un procédé dramatique ; lui attribuer un tel scepticisme moderne est cependant un anachronisme qui dénature l'essentiel. Mais les puritains n'ont pas à s'inquiéter outre mesure. « Le Captif » n'a jamais eu la prétention d'être un traité d'histoire ni un nouveau volume de la « Topographie », mais bien une œuvre de fiction, parmi tant d'autres qui revisitent le mythe cervantin sous un angle ou un autre. À cet égard, ce qu'Amenábar cherche à accomplir – et parvient à accomplir – c'est à nous convaincre que Cervantès a survécu en grande partie grâce à son talent de conteur, que ses mots ont triomphé là où son corps a été soumis. Dès lors, que peuvent bien importer la rigueur historique et le souci du détail face à une thèse aussi puissante ? Le film, en somme, malgré ses excès et ses biais, finit par renforcer un point fondamental, et c'est ce qui demeure : l'homme manchot de Lépante, ce « Saavedra », était avant tout le plus libre et le plus brillant de tous les conteurs.

L'auteurJuan Cerezo

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