Depuis mon enfance, la forme biomécanique unique des insectes me fascine autant qu'elle me perturbe. Le funicule des antennes, l'insertion des coxas, la transition entre le pronotum et les élytres, leur texture et leurs pointillés si particuliers… autant de choses familières et étrangères à la fois. C'est peut-être pour cela qu'illustrer des insectes est si efficace pour canaliser mon tempérament impatient et souvent distrait. Je n'appellerais pas cela un passe-temps, ni une inclination spontanée. C'est plutôt une forme d'autodiscipline.
Des heures d'exploration physionomique, d'archétypes et de graphite. Avec le temps, on apprend à regarder – même si dessiner reste un défi. Et comme tout amateur de portrait le sait, bien regarder est la base d'une bonne vision. Une attention soutenue suffit pour que la forme cesse d'être simplement résolue et que l'apparence se densifie. On commence à découvrir des détails, des secrets, à se poser des questions : qu'est-ce qui fait qu'une telle chose existe ? Non pas au sens trivial de sa fonction (qui est étudiée en profondeur par l'entomologie), mais au sens plus exigeant : qu'est-ce qui fait véritablement exister une telle chose…
L'architecture complexe du système circulatoire des ailes des odonates (une libellule, par exemple) est-elle le fruit d'un caprice ontologique autant que d'un caprice évolutif ? Ses bifurcations recèlent-elles le secret de la parole divine, à l'instar des taches du tigre qui terrifiaient le prisonnier ? L'Aleph?
Je ne fais pas référence à une image suggestive, ni à une métaphore pieuse, mais à une structure précise : « une phrase dont la lecture – si elle était possible – suffirait à libérer ou à détruire ». Borges a sagement choisi de ne pas s’étendre davantage sur le sujet.
Oui.
Oui, et dix fois oui.
La tradition occidentale classique n'a jamais conçu le monde comme une simple collection d'éléments donnés. Elle l'a plutôt appréhendé comme une structure de référence. Non pas parce que chaque créature recèle un sens caché, mais parce qu'aucune n'est épuisée par ce qu'elle révèle. Dans la mesure où elle existe, par son être même, elle renvoie… à quoi ? À son Créateur, si je puis dire…
Buenaventura considérait que la création n'apparaît pas comme un ensemble d'entités autosuffisantes, mais comme un réseau de vestigeDes traces qui pointent au-delà de ce qu'elles montrent. Non pas une présence nue de leur Créateur, certes, mais une trace de Lui. Tout ne pointe pas avec la même clarté, et toute créature ne peut être interprétée de la même manière ; mais rien ne demeure totalement hors de cette grammaire.
La diversité des choses créées — nous dit le thomisme — n'est ni un accident ni un excès toléré : elle est une condition de la perfection du tout. La plénitude n'est pas concentrée au sommet et diluée vers le bas ; elle est répartie. « La perfection de l'univers exige qu'il y ait des inégalités entre les choses, afin que toutes les perfections possibles soient représentées. » (Somme théologique q. 47).
Pourquoi y a-t-il une forme là où il n'y en aurait peut-être pas ? Pourquoi une détermination là où l'indétermination suffirait ? Dès lors, la question n'est pas de savoir si les choses “ signifient ” quelque chose, comme si elles portaient un message codé, mais si leur cohérence ontologique même constitue déjà une manière de parler. Elles n'ajoutent pas de sens ; elles sont le sens en acte. La Création ne parle pas de Dieu : elle parle de Lui. « Interrogez le monde, interrogez la beauté de la terre, interrogez toutes choses : elles vous répondront : nous ne sommes pas Dieu, mais Il nous a créés. » (Sermon 241). Les choses ne disent pas ce qu'elles sont ; elles disent de qui elles viennent, comme dirait saint Augustin.
Ce qui est créé, dans la mesure où il est créé, est déjà un lieu d'accès. Mutatis mutandis, On découvre autant de secrets précieux en contemplant l'ordre des sphères célestes qu'en observant attentivement l'architecture d'un insecte commun. Aucune accumulation de grandeur ne nous rapproche plus de l'origine que la plus humble des formes, car ce qui importe n'est pas la quantité de l'être, mais sa nature reçue ; toutes deux sont, à proprement parler, également disproportionnées à leur origine, et toutes deux nous parlent de leur Créateur. Et il existe, en effet, des paroles puissantes – à commencer par le pouvoir de transformer le dessin en prière.





