Avec le titre “La pensée sociale catholique, le marché et les politiques publiques : les défis du XXIe siècle” Les économistes Philip Booth et André Azevedo Alves ont signé le premier ouvrage d'une initiative éditoriale qui vise à retrouver et à actualiser la richesse de la pensée sociale catholique en dialogue avec les grands thèmes de l'économie, de la politique et de la vie publique contemporaine. ».
Dans cet entretien, Booth et Azevedo reviennent sur certains des défis auxquels est confrontée aujourd'hui la pensée sociale catholique dans un monde marqué par l'incertitude économique et d'importants changements culturels.
L’Église, la hiérarchie, comprennent-elles vraiment comment fonctionne l’économie ?
PHILIP : En un sens, il n'incombe pas à la hiérarchie de comprendre le fonctionnement technique de l'économie. Son rôle est de fournir un encadrement moral et théologique, y compris en matière économique et sociale. Les documents de la hiérarchie émettent des jugements qui peuvent évoluer. Les jugements sur les questions économiques et politiques sont susceptibles de changer au fil du temps pour diverses raisons.
Et je crois que si nous cédons à la tentation de croire que la hiérarchie devrait juger les aspects techniques de la vie économique, ce serait une forme de cléricalisme. Ce n'est pas parce qu'on est membre du clergé qu'on sait tout ; d'autres personnes possèdent les connaissances et l'autorité nécessaires dans ces domaines. Les catholiques engagés dans la vie publique doivent porter des jugements prudents, éclairés par des considérations morales et théologiques, sur les questions économiques et politiques.
ANDRÉ : J'ajouterais que non seulement on ne doit pas nécessairement attendre des personnes occupant des postes hiérarchiques qu'elles soient des experts en économie, mais que la principale préoccupation devrait être qu'elles n'exagèrent pas leurs déclarations sur l'économie.
Je pense donc qu'il est plus important, au-delà de la présence d'experts au sein de la hiérarchie, d'avoir des personnes, notamment aux postes d'autorité dans l'Église, qui comprennent le rôle et les limites de la doctrine sociale de l'Église (DSE), et qui ne s'aventurent pas sur un terrain glissant en adoptant des positions trop rigides sur des questions qui peuvent faire l'objet de désaccords entre catholiques, tout en restant de bons catholiques. Par exemple, pour des raisons de prudence, on peut avoir des opinions différentes sur l'application de la théorie économique à des questions politiques spécifiques, et il est tout à fait normal d'être en désaccord.
Pouvez-vous donner un exemple concret ?
PHILIP : La taxation des jeux d'argent est actuellement débattue au Royaume-Uni. L'objectif est d'augmenter les taxes afin d'allouer davantage de ressources aux familles les plus démunies. La hiérarchie ecclésiastique pourrait aborder les implications morales du jeu (notamment le risque de péché ou de dépendance). Toutefois, il est peu probable qu'elle possède une expertise particulière en la matière ; par conséquent, elle ne devrait pas se prononcer sur la nature exacte des taxes à instaurer.
De nombreux facteurs entrent en jeu. Augmenter les impôts risque fort d'avoir des conséquences plus néfastes pour les familles pauvres que pour les familles riches : les familles pauvres dépenseraient proportionnellement plus d'argent au jeu ; cela aggraverait la situation des toxicomanes démunis ; cela pourrait créer un marché noir, avec des conséquences désastreuses en cas de problème, etc.
Rien dans la formation des ecclésiastiques ne les aide à comprendre si l'augmentation des taxes sur les jeux de hasard contribuerait à améliorer le bien-être humain, même s'ils comprennent parfaitement les implications morales de ces jeux.
Dans un contexte de dette publique élevée et de fortes pressions budgétaires, comment la solidarité entre les générations et entre les pays doit-elle être interprétée à la lumière de la doctrine sociale de l'Église catholique ?
PHILIP : Il s'agit d'un problème très grave dans tout le monde occidental. Les crises financières et la COVID-19 l'ont exacerbé en augmentant la dette publique.
Depuis 30 ou 40 ans, la population diminue, le taux de natalité est faible, et nos systèmes de sécurité sociale nous promettent des pensions et des soins de santé financés par les générations futures. C'est là aussi une forme d'endettement. Nous avons fait des promesses aux personnes âgées qui devront être honorées par les jeunes générations.
Depuis des décennies, nombreux sont ceux qui dénoncent le caractère non viable du système et, à tout le moins, on peut désormais affirmer qu'il y a un important transfert du fardeau de la charge vers la jeune génération, qui doit désormais supporter des impôts plus élevés et des départs à la retraite plus tardifs.
C'est une injustice. François a également parlé de justice distributive entre les générations ; il y a une section consacrée à ce sujet. Laudato Si cela répond à la question.
Existe-t-il des pays ou des personnalités politiques qui constituent de bons exemples de la doctrine sociale de l'Église catholique ?
(Rires des personnes interviewées…) ANDRÉ : C'est une question intéressante et complexe. Je pense qu'il faudrait diviser la réponse en deux parties : l'une concernant les aspects d'économie politique et l'autre les questions de bioéthique. Une gestion prudente des finances publiques, le fait de ne pas alourdir excessivement la dette publique et d'en faire porter le fardeau aux générations futures, ainsi que des services publics efficaces, sont davantage conformes à la doctrine sociale de l'Église. En bref, un gouvernement prudent, modeste et rigoureux, etc.
En ce sens, je dirais que Milei est plus en phase avec la doctrine sociale catholique que les précédents gouvernements argentins. Le gouvernement espagnol actuel n'aurait pas non plus de politiques satisfaisantes de ce point de vue, car il n'adhère pas aux principes généraux de la bonne gouvernance et privilégie la défense du bien commun.
Et qu'en est-il des questions liées à des sujets tels que l'avortement ou les questions de genre ?
ANDRÉ : Concernant ces questions, je crois que nous vivons une période charnière car, ces dernières décennies, les gouvernements, de gauche comme de droite, ont fait preuve d'un grand progressisme social. Or, il semble aujourd'hui que certaines positions considérées comme intouchables soient remises en cause par des personnalités politiques telles qu'Orbán et Meloni. Et ce, indépendamment de leurs motivations, qu'elles soient purement politiques ou motivées par une réelle volonté de contrer le programme progressiste.
De nombreuses questions restent en suspens, mais je crois que nous sommes à un tournant décisif. L'avenir dépendra de chacun d'entre nous, mais je pense qu'un changement s'est opéré, un changement qui semblait impossible il y a seulement 5 ou 10 ans.
PHILIP : Je travaille pour la Conférence des évêques catholiques d'Angleterre et du Pays de Galles, et les questions relatives au droit à la vie relèvent du ministère de la Justice sociale, car elles sont considérées comme le fondement même de la justice sociale : sans le droit à la vie, il est évident que les autres droits sont inapplicables. Et je sais, pour diverses raisons, que le débat sur le genre a indéniablement évolué dans de nombreux pays, grâce notamment à une sorte d'alliance entre chrétiens, scientifiques et féministes qui reconnaissent la différence entre un garçon et une fille.
Je pense que la même chose pourrait se produire un jour avec l'avortement. Je ne sais pas quand, mais il se pourrait qu'un jour les gens comprennent qu'il s'agit d'une vie et non simplement d'une partie du corps de la mère. Au Royaume-Uni, ce n'est pas pour demain, mais c'est possible. Quant au comportement des politiciens, je suis préoccupé par les populistes dans des pays comme les États-Unis. Je pense que les politiciens devraient, au sens le plus noble du terme « libéral », débattre avec ouverture d'esprit, en faisant confiance à leurs adversaires, plutôt que de chercher à les discréditer et à les faire taire de manière inappropriée.
Quelle est la position de l'Église face aux inégalités économiques et aux obligations morales des riches ?
PHILIP : Il existe des inégalités qui découlent de sources manifestement injustes : la corruption, les pots-de-vin, etc. Et aucun pape ne s’est prononcé contre cela avec autant de vigueur que le pape François. Je pense que c’est très important. La question des personnes immensément riches grâce à un travail légitime et légal – par exemple, en développant des entreprises ou en réussissant dans le sport ou la musique – est plus complexe.
Dans l’encyclique « Rerum Novarum », le pape Léon XIII a très clairement exposé les obligations morales des personnes fortunées, et je pense qu’il faut se garder de croire que nos obligations envers les pauvres se limitent au paiement de nos impôts.
Il faut également garder à l'esprit que, même si la mondialisation a permis à certaines personnes de devenir très riches — certaines injustement, mais je crois que la plupart l'ont été plus justement —, les inégalités dans le monde dans son ensemble ont diminué de façon spectaculaire, d'une manière que personne n'aurait pu imaginer en 1970. Et d'une manière qui ne s'est jamais produite auparavant dans l'histoire économique mondiale.
La pensée sociale catholique, le marché et les politiques publiques : les défis du XXIe siècle





