Cela fait 150 ans que le dernier pape s'appelait Léon, le treizième à porter ce nom. L'an dernier, le cardinal Robert Prévost a repris ce nom, devenant Léon XIV. Comment l'Église a-t-elle évolué entre le précédent et l'actuel pape ? Quelle a été son évolution au cours de ce siècle et demi de transformations ?
L'historien Onésimo Díaz (Madrid, 1966), professeur à l'Université de Navarre et dans son programme de master en christianisme et culture contemporaine, est l'auteur d'ouvrages tels que Histoire, culture et christianisme (1870-2020), Femmes protagonistes du XXe siècle, Expansion : Le développement de l'Opus Dei entre 1940 et 1945, o Florentino Pérez Embid : une biographie. Maintenant Il passe en revue l'évolution de l'Église dans l'histoire récente dans un livre qu'il vient de publier à Sekotia : De Léon XIII à Léon XIV.
Peut-on dire qu'au cours des 150 dernières années, nous sommes passés d'une Église quelque peu ancrée dans le passé à une Église plus moderne ? À qui est dû ce changement ?
Oui, on peut dire que l'Église catholique a connu une profonde transformation depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours. Sous le pontificat de Léon XIII, une ouverture aux problèmes du monde contemporain s'est amorcée, notamment avec l'encyclique Rerum novarum (1891), qui abordait la question des travailleurs et posait les fondements de la doctrine sociale de l'Église.
Le tournant majeur fut toutefois le concile Vatican II, initié par Jean XXIII et poursuivi par Paul VI. Ce concile a entraîné une mise à jour (“ aggiornamento ”) de l’Église : une nouvelle relation avec le monde moderne, un rôle plus important des laïcs, une ouverture œcuménique et un renouveau liturgique et pastoral.
Cependant, ce changement n'est pas uniquement dû à Vatican II. Les papes qui lui ont succédé, tels que Jean-Paul II, Benoît XVI et François, ont également exercé une influence, chacun répondant à des défis différents de son époque.
Qu'ont en commun l'ère de Léon XIII et celle de Léon XIV ?
Ces deux époques sont marquées par de profonds bouleversements technologiques, sociaux et culturels. Léon XIII a vécu l'impact de la révolution industrielle, l'essor du capitalisme moderne et la question du travail. Léon XIV est confronté à la révolution numérique, à l'intelligence artificielle, à la mondialisation et à la sécularisation croissante.
Dans les deux cas, l’Église est confrontée au défi de dialoguer avec un monde en pleine mutation sans renoncer à son identité. Il convient de souligner précisément cette continuité historique : les papes de l’ère moderne, notamment de Léon XIII à Léon XVI, se sont efforcés d’interpréter les signes des temps et d’offrir un accompagnement moral et spirituel face aux profonds bouleversements historiques.
Et quant aux défis auxquels l'Église est confrontée, sont-ils les mêmes ?
Certains défis sont similaires, même s'ils se manifestent différemment. Le rapport entre foi et modernité, les problèmes sociaux, les inégalités économiques et le déclin de l'influence religieuse étaient déjà présents sous Léon XIII. Cependant, de nouveaux problèmes ont émergé aujourd'hui : la culture numérique, l'intelligence artificielle, la crise anthropologique, le relativisme moral, l'isolement social et la fragmentation culturelle. De plus, la sécularisation en Europe est bien plus marquée qu'il y a un siècle.
On pourrait dire que le cœur du défi reste le même — comment évangéliser dans un monde en mutation —, mais les contextes historiques sont très différents.
Si l'on considère l'histoire contemporaine de l'Église, quelle est selon vous sa contribution la plus importante à la société ?
La défense de la dignité humaine est probablement l'une des plus grandes contributions de l'Église contemporaine. Elle découle de la doctrine sociale de l'Église, qui a débuté avec Rerum novarum Depuis les encycliques sociales des XXe et XXIe siècles, l'Église a défendu les droits des travailleurs, la justice sociale, la paix, la liberté religieuse et la centralité de la personne contre les idéologies totalitaires ou les modèles économiques déshumanisants.
Il convient également de souligner le rôle de l'Église dans la promotion de l'éducation, des soins de santé et des services sociaux, ainsi que sa contribution intellectuelle et morale aux débats sur les droits de l'homme, la bioéthique et la solidarité internationale.
L'Église et la guerre
Ces dernières années ont été marquées par de nombreux conflits armés. L'Église a-t-elle toujours adopté la même position face aux guerres ? La position de Léon XIV sur la guerre menée par les États-Unis contre l'Iran est-elle conforme à cette position ?
La position de l'Église a évolué au fil de l'histoire, tout en conservant des principes permanents : la défense de la paix, la protection de la vie humaine et la recherche de solutions diplomatiques.
Traditionnellement, il y avait la théorie de la “ guerre juste ”, développée depuis l'époque de saint Thomas d'Aquin, mais après les guerres mondiales du XXe siècle, les papes ont adopté une position de plus en plus critique à l'égard des conflits armés. Dans sa première encyclique, Magnifique humanité, Le pape remet en question l'existence de la “ guerre juste ”, sauf en cas de légitime défense et dans quelques autres circonstances. Des pontifes comme Benoît XV pendant la Première Guerre mondiale, Pie XII pendant la Seconde et Jean XXIII avec Pacem in terris, ou bien François a insisté sur le dialogue et la médiation.
En ce sens, la position prudente et pacifique de Léon XIV sur le conflit entre les États-Unis et l'Iran est cohérente avec la ligne suivie par les papes contemporains : éviter l'escalade militaire, défendre la diplomatie et se souvenir des conséquences humaines de la guerre.
Ces dernières années, l'Église a perdu de l'influence politique. Cela s'est-il traduit par une plus grande liberté pour l'Église elle-même ?
En partie, oui. La perte de pouvoir politique et institutionnel a également entraîné une plus grande indépendance vis-à-vis des gouvernements et des intérêts étatiques. L'Église contemporaine, surtout après le concile Vatican II, a eu tendance à distinguer plus nettement entre mission religieuse et pouvoir politique.
Cela permet à l'Église d'agir avec une plus grande liberté morale et de se concentrer davantage sur ses dimensions spirituelles et sociales. Cependant, cela a également entraîné une diminution de sa capacité d'influence directe sur la législation et la vie publique, notamment dans les sociétés sécularisées. En définitive, l'Église a appris à évoluer dans des contextes démocratiques et pluralistes où elle n'occupe plus une position hégémonique, mais peut continuer d'exercer une influence par la persuasion morale et le témoignage.
Pourrait-on comparer Léon XIII à la proclamation de la doctrine sociale de l'Église, et Léon XIV à son enseignement sur l'IA et le monde numérique ?
Oui, la comparaison est pertinente. Léon XIII a dû faire face à la grande transformation de la révolution industrielle et y a répondu en proposant des critères éthiques concernant le travail, le capital et la question sociale. Sa doctrine sociale visait à fournir un guide moral pour un monde nouveau.
De même, Léon XIV semble vouloir répondre aux défis de la révolution numérique et de l'intelligence artificielle. Tout comme Léon XIII s'est attaqué à la “ question du travail ”, Léon XIV s'efforce de traiter la “ question technologique ” : comment préserver la dignité humaine, la liberté et la responsabilité morale dans un contexte dominé par les algorithmes, l'automatisation et la puissance technologique ? Dans les deux cas, l'Église cherche à proposer des principes éthiques pour guider des transformations historiques profondes.





