Idées

Repenser l'enseignement de la théologie

La théologie est définie comme la “ science de la foi ”. Par conséquent, là où la foi est absente, il n'y a pas de théologie, mais plutôt de pensée religieuse ou d'histoire des idées. Et cela se vérifie dans de nombreuses disciplines.

Juan Luis Lorda-9 mai 2026-Temps de lecture : 8 minutes
Bibliothèque.

Il y a environ cinq cents ans, Juan Luis Vives, homonyme vénéré de la Renaissance, dans son traité “ De disciplinis ” Il déplorait vivement l'état des cursus universitaires de son époque et considérait la réforme comme indispensable. L'amélioration est toujours nécessaire, et cela reste vrai aujourd'hui.

Quelques limites et lacunes de la vie académique

La vie universitaire a ses qualités et ses défauts. Comme toute entreprise humaine, elle présente les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités. Si je suis très aimable, je peux aussi être assez lent. Et si je suis une personne très efficace et performante, je peux ne pas être très aimable.

Le grand mérite de la vie universitaire est de rassembler, de synthétiser et de transmettre le savoir, ce qui constitue un atout extraordinaire. Mais elle le fait toujours avec des limites ; d’abord, en raison des difficultés inhérentes à la communication humaine, qui ne se fait pas par câble mais en face à face, exigeant, d’une part, des explications claires et, d’autre part, une volonté d’apprendre, ainsi que les capacités intellectuelles minimales pour comprendre et retenir les informations reçues, et la capacité de se concentrer. Ce qui n’est plus aussi évident aujourd’hui.

Il existe un autre défaut académique majeur, bien exprimé dans une citation célèbre de Albert Camus“ Autrefois, les philosophes réfléchissaient à la vérité ; maintenant, on réfléchit aux philosophes ” (note dans “ Cahiers ”, fin 1935). En réalité, Camus commente ici une phrase d'Étienne Gilson : “ La recherche de la vérité a été remplacée par l'histoire de la philosophie. ” C'est le passage d'un langage direct à un langage indirect. Lorsque le témoignage de la vérité disparaît dans la salle de classe, parce qu'on ne parle plus de la vérité des choses, mais seulement de la vérité (indirecte) de ce que d'autres ont dit à leur sujet.

En réalité, toutes les disciplines tendent à prendre une forme historique avec leurs programmes plus ou moins standardisés (car ils se copient beaucoup les uns les autres) : leurs références obligatoires, leurs sujets de discussion historique, leurs auteurs les plus connus. Tout ce contenu, plus ou moins simplifié, devient un cliché, répété comme dans un manuel, et finit par perdre tout lien avec le monde réel qui l’a vu naître. La vertu de l’accumulation de connaissances s’accompagne du vice de la perte de connexion authentique.

En philosophie, l'éthique et la logique en sont des exemples frappants. Lorsqu'on enseigne l'éthique, le but n'est plus, comme le souhaitait Socrate, de permettre aux étudiants de s'améliorer, mais simplement de leur transmettre le contenu historique de la discipline. Il en va de même pour la logique : l'objectif n'est pas de développer chez les étudiants des capacités de réflexion et de synthèse, mais plutôt de leur faire apprendre l'histoire et les thèmes de la discipline. Bien sûr, il est possible que, par des moyens parfois obscurs, cela contribue à les rendre meilleurs ou à améliorer leur raisonnement, mais ce n'est pas l'objectif premier de l'enseignement.

Le cas de la théologie

En théologie, les pratiques académiques encouragent également une certaine distance. Elles incitent à s'en tenir à des affirmations historiques qui paraissent plus certaines et “ objectives ”, car les professions de foi peuvent sembler être des opinions personnelles et privées insuffisamment justifiées. Par exemple : il est certain que saint Augustin croyait en la Trinité et en a beaucoup parlé. Mais je n'ai pas besoin de professer ma propre croyance en la Trinité pour aborder ce sujet historique. Il pourrait même paraître plus rigoureux et académique de me limiter exclusivement aux affirmations historiques et objectives concernant ses propos. Saint Augustin sur ce sujet.

En réalité, les professions de foi ne sont nullement “ privées ”, mais appartiennent à l’Église, par révélation et assistance divines, et sont ancrées dans l’histoire. Or, cela peut être difficile à accepter pour ceux qui ne croient pas, et ils sont nombreux dans le monde universitaire. Il n’est donc pas surprenant que, dans bien des cas, on privilégie les enseignements “ objectifs ” ou historiques (et indirects). Mais la théologie, comme on le répète souvent dans les cours d’introduction, est définie comme la “ science de la foi ”. Par conséquent, là où la foi est absente, il n’y a pas de théologie, mais plutôt de la pensée religieuse ou une histoire des idées. Et cela se produit dans de nombreuses facultés.

À l’instar de la philosophie, la théologie présente elle aussi des paradoxes dans ses traditions scolastiques. Par exemple, la morale chrétienne peut se définir comme “ vivre en Christ ”, et c’est le titre de cette section. Catéchisme de l'Église catholique. Les cours d'études morales ne visent pas à enseigner aux étudiants comment vivre en Christ ou le suivre, ce qui constitue la voie de la morale chrétienne. Ils ne les préparent pas non plus à devenir des enseignants de cette voie. Leur objectif est de transmettre l'histoire des sujets abordés, avec leurs références et problématiques historiques, qui ont façonné ces cours.

Le problème est particulièrement frappant dans les matières fondamentales. L'enseignement de Dieu ou de la Trinité n'est généralement pas conçu pour approfondir véritablement le mystère divin, ce qui susciterait fascination et adoration, mais plutôt pour exposer l'ensemble des problèmes historiques que ce sujet a accumulés au fil du temps. Cette approche tend à éloigner les étudiants du mystère plutôt qu'à les en rapprocher. Il en va de même pour les matières relatives à Jésus-Christ : elles ne visent pas à développer la foi en sa personne, mais plutôt à comprendre les problèmes qui, au fil des ans, se sont multipliés et tendent à occuper tout le champ d'études. À cet égard, certains sermons récents de Raniero Cantalamessa (17 mars 2023), qui a su élaborer une théologie vivante, sont très pertinents.

Manuels et manuelistique

L'université est née avec la théologie. Les disciplines théologiques que nous connaissons aujourd'hui se sont progressivement structurées à partir du XVIe siècle, lorsque la “ Somme théologique ” de saint Thomas d'Aquin fut utilisée comme manuel. Francisco de Vitoria commença à l'employer à Salamanque en 1526. L'ampleur de la “ Somme ” impliquait que son commentaire s'étendait sur plusieurs cours. Les thèmes qui la composent furent alors répartis entre ces cours. Ainsi, du XVIIIe au XXe siècle, la séparation des domaines théologiques, le programme et les thèmes de chaque discipline furent établis, et des manuels furent rédigés pour chacune d'elles. Cette organisation perdura jusqu'au XXe siècle. On peut parler alors de théologie didactique.

Cette théologie, dominante jusque dans les années 1950, reposait sur une méthode très claire. À l'instar d'Aristote, elle affirmait que la vérité se formule en propositions, en thèses. Les manuels étaient présentés de manière très structurée par thème, et chaque sujet possédait ses propres thèses ; c'est-à-dire les affirmations de foi étayées et démontrées par des arguments d'autorité théologique : le recours à l'Écriture et à la Tradition, et surtout au Magistère, représenté notamment par le célèbre recueil d'Enrico Denzinger, ouvrage de référence fondamental. Chaque sujet proposait un ensemble ordonné de thèses démontrées. C'était une méthode rigoureuse, bien que son application fût parfois stéréotypée.

Ces manuels étaient généralement présentés comme des ouvrages rédigés “ ad mentem Sancti Thomae ”, selon la pensée de saint Thomas. Autrement dit, ils ne reflétaient pas nécessairement la pensée exacte de saint Thomas, mais plutôt un style qui lui était propre. Ces manuels étaient assez similaires car ils s'inspiraient largement les uns des autres. Ils proposaient une méthode rigoureuse (quoique simplifiée), étaient doctrinalement solides, ordonnés, concis (voire succincts) et très didactiques, mais ennuyeux et pauvres en références culturelles et contextuelles.

Changements dans l'enseignement

Aux XIXe et XXe siècles, la théologie des Pères de l'Église fut redécouverte, les études bibliques connurent un essor considérable, les études historiques s'enrichirent et la réflexion théologique se développa considérablement. Ce fut une source inépuisable de matière, offrant des perspectives nouvelles. Les anciens manuels, incapables de l'intégrer, disparurent progressivement, laissant de vastes lacunes comblées plus ou moins au hasard. Synthèses et renouveaux ne s'improvisent pas ; ils nécessitent des siècles.

De nombreux manuels ont déjà été écrits, mais ils ne rendent toujours pas compte de l'immense richesse de la théologie du XXe siècle et n'emploient aucune méthode rigoureuse pour justifier la structure des cours, au-delà de considérations générales. De plus, au XXe siècle, plusieurs matières, désormais essentielles, ont été ajoutées. Il s'agit notamment de la théologie fondamentale, de l'ecclésiologie, de l'œcuménisme et de la théologie liturgique, en plus de toutes les matières bibliques, patristiques et historiques (histoire de l'Église, histoire de la théologie).

Un débat est actuellement en cours au sein de l'Église pour savoir s'il ne serait pas préférable de revenir uniquement à Saint Thomas et, d'une manière générale, à l'Église des années 1950. Mais il s'agit d'une option utopique, pour de nombreuses raisons. Si l'on s'en tient au seul domaine théologique, il convient de préciser, premièrement, que l'ouvrage susmentionné était une version assez remaniée de la pensée de Thomas d'Aquin. Deuxièmement, Thomas d'Aquin aurait sans aucun doute choisi d'intégrer les “ nouvelles ” contributions, comme il l'a fait en son temps, en rassemblant le meilleur de toutes les sources.

Si nous voulons développer aujourd'hui une théologie “ ad mentem sancti Thomase ”, nous devons suivre son exemple et faire preuve du même discernement de foi. Un retour en arrière est tout simplement impossible. La foi de l'Église trouve son point de référence dans le Christ, qui en est le fondement et la pierre angulaire ; c'est là sa fidélité. Mais pour tout le reste, elle s'adapte aux circonstances et aux besoins de son temps. Cela s'est produit au temps de saint Thomas, et il est logique que cela se produise également aujourd'hui.

Les défis de la synthèse

L'abondance de contenus “ nouveaux ” soulève une autre problématique : nous devons concevoir des cours adaptés à l'étudiant. Autrement dit, nous ne pouvons pas lui proposer un corpus de connaissances immense, accumulé et fragmenté. La capacité d'apprentissage moyenne des étudiants détermine l'offre de formation dans toutes les disciplines et dans l'enseignement en général, comme l'a brillamment souligné Ortega y Gasset dans sa conférence éclairante sur “ La mission de l'université ”. Nous devons également prendre en compte les nouveaux défis, tels que la généralisation de l'intelligence artificielle et les troubles de l'attention chez les étudiants, qui exigent un enseignement plus dynamique et direct.

Les synthèses ne se font pas d'elles-mêmes, et la simple accumulation de connaissances ne suffit pas. Elles exigent un travail considérable et un sens aigu des proportions, ainsi qu'une réflexion approfondie sur les méthodes de développement des disciplines et sur l'enseignement lui-même. Entre autres choses, la théologie d'aujourd'hui, comme on l'a déjà dit, doit adopter un ton plus personnel et témoignant, visant à renforcer l'engagement chrétien (la foi) de l'auditeur et à lui permettre de la partager avec un monde qui s'en est éloigné (l'évangélisation).

Spécialisation

Les nouvelles exigences académiques en matière de spécialisation, issues des sciences naturelles, ajoutent de nouvelles difficultés, autant de nouveaux défis. Les sciences naturelles étudient une matière hautement divisible en domaines relativement distincts, bien que tous soient liés entre eux puisque l'univers entier est constitué de la même substance et évolue selon un processus unique. Un très haut degré de spécialisation est toutefois possible.

Les sciences humaines, telles que la psychologie, la sociologie, le droit, les sciences politiques, l'économie, la linguistique, les sciences des religions et l'ethnographie, ne fonctionnent pas de la même manière. Il en va de même pour les humanités : histoire, littérature, beaux-arts, philosophie et théologie. En effet, elles ne reposent pas sur une connaissance matérielle exhaustive, mais constituent plutôt l'œuvre et l'expression de l'esprit humain. Elles requièrent une solide compréhension de l'anthropologie philosophique ou humaniste pour appréhender pleinement les phénomènes humains propres à chaque discipline. Enfin, leur développement exige des synthèses rigoureuses et des perspectives globales.

L'esprit est bien plus intense et concentré que la matière. Sans une compréhension globale, il est impossible d'approfondir quoi que ce soit. Seules les dimensions historiques et physiques permettent de saisir pleinement l'étendue du savoir. Pour retracer rigoureusement l'histoire économique d'une ville du XVIIIe siècle, une perspective d'ensemble est presque superflue (même si le récit sera alors assez succinct). Je me souviens avoir vu, non sans perplexité, une thèse de doctorat sur l'activité du marché de Teruel pendant dix ans au XIXe siècle. L'économie a certes un lien avec la circulation des sacs dans les entrepôts, mais elle dépend bien davantage de la circulation des idées et des aspirations dans l'esprit des individus.

En théologie, l'unité est plus essentielle que jamais. Car, comme le répètent toutes les introductions à la théologie, “ la théologie est une ” parce qu'elle repose sur la révélation et son histoire, et que le centre de la révélation, et donc de la foi, est Jésus-Christ notre Seigneur. Comme Romano Guardini l'a si justement démontré dans son ouvrage “ L'Essence du christianisme ”, rien n'est véritablement chrétien (ni proprement théologique) si cela ne se réfère pas directement au Seigneur. Il s'agit là d'une question de méthode fondamentale.

Nous avons pris l'exemple de la théologie trinitaire de saint Augustin. Pour travailler exclusivement dans ce cadre (se spécialiser en la matière), il n'est pas nécessaire d'avoir la foi. Il suffit de rassembler des citations de saint Augustin et de la vaste littérature secondaire qui a traité du sujet. Mais si cette réflexion ne repose pas sur une foi vivante en Jésus-Christ, elle demeure dans le domaine de l'histoire de la pensée religieuse.

Les quatre références qui constituent le cadre de la reformulation actuelle de la méthode et de l'enseignement de la théologie :

  • à l’immense richesse théologique apportée aux XIXe et XXe siècles ;
  • au cœur de la théologie, qui est la foi en Jésus-Christ ;
  • au potentiel d'apprentissage de l'élève;
  • et les besoins de la vie chrétienne et de évangélisation.
Lire la suite
Bulletin d'information La Brújula Laissez-nous votre adresse e-mail et recevez chaque semaine les dernières nouvelles traitées d'un point de vue catholique.