Antonio Gramsci (1891-1937), originaire de Sardaigne, fut l'un des penseurs marxistes les plus influents du XXe siècle. Sa vie fut marquée par la lutte politique et de nombreux sacrifices personnels. Membre fondateur du Parti communiste italien, il fut emprisonné en 1926 par le régime fasciste de Benito Mussolini, malgré son immunité parlementaire. Durant sa longue et pénible détention, qui affecta gravement sa santé et entraîna finalement sa mort, il rédigea ses célèbres “ Cahiers de prison ”. Cet ouvrage monumental, écrit sous la censure et dans des conditions précaires, transforma la théorie politique en s'éloignant du déterminisme économique strict et en mettant l'accent sur l'importance de la superstructure et de la psychologie sociale.
Sa contribution intellectuelle la plus célèbre est le concept d'hégémonie culturelle, par lequel il expliquait que les classes dominantes maintiennent leur pouvoir non seulement par la force ou la coercition, mais aussi par le consensus et la diffusion de leurs propres valeurs et de leur vision du monde au sein de la société civile. Gramsci soutenait que, pour parvenir à un véritable changement social, la classe ouvrière devait construire sa propre contre-hégémonie par l'éducation et la culture, sous l'impulsion de ce qu'il appelait les intellectuels organiques. Sa pensée a réévalué le rôle des institutions – telles que les écoles, l'Église et les médias – comme autant de champs de bataille idéologiques essentiels à l'émancipation politique.
Le philosophe de la praxis et la question religieuse
Gramsci n'était pas un militant anticléricaliste typique. Contrairement au laïcisme agressif de certains de ses coreligionnaires, son approche de la religion était toujours empreinte d'un respect intellectuel quasi révérencieux. Dans ses célèbres “ Cahiers de prison ”, il analysait l'Église non seulement comme une structure de pouvoir, mais aussi comme une force capable d'apporter cohésion morale et sens à la vie des masses.
Pour Gramsci, le catholicisme était la « réserve spirituelle » de l'Italie. Son admiration pour des figures comme saint Augustin et saint Thomas d'Aquin n'était pas purement académique ; il reconnaissait en eux une profondeur anthropologique que le matérialisme le plus simpliste tendait à ignorer. C'est cette ouverture intellectuelle qui nous permet aujourd'hui de relire avec un regard neuf les témoignages qui suggèrent une profonde foi à la fin de sa vie.
La controverse de la clinique Quisisana
Comme il l'a souligné Diego Contreras dans Aceprensa, Le débat sur sa prétendue conversion a été relancé suite aux déclarations de l'archevêque Luigi de Magistris. Ce dernier a cité les témoignages des religieuses suisses qui ont soigné Gramsci à la clinique Quisisana de Rome durant ses derniers jours en 1937. Selon ces témoignages, le dirigeant communiste conservait une image de… Sainte Thérèse de Lisieux —la « sœur des athées »— sur sa table de chevet et aurait demandé à embrasser l’image de l’Enfant Jésus lors de son dernier Noël.
Les documents mis au jour par le jésuite Giuseppe Della Vedova dans les années 1970 renforcent cette atmosphère de recherche. Sœur Angelina Zürcher se souvient d'un Gramsci épuisé demandant des prières : « Mère, priez pour moi car je sens que je suis au bout du rouleau. ». Pour sa part, l'aumônier de la clinique, Monseigneur Giuseppe Furrer, a décrit ses visites comme des rencontres hautement théologiques où, après avoir discuté des Pères de l'Église, Gramsci acceptait respectueusement la bénédiction sacerdotale.
« Ce n'est pas que je ne veux pas, c'est que je ne peux pas. »
La phrase la plus énigmatique rapportée par Furrer est peut-être la réponse de Gramsci à l'offre des derniers sacrements : « Ce n'est pas que je ne le veuille pas, c'est que je ne le peux pas. ». Ces mots révèlent le drame intérieur d'un homme tiraillé entre la sincérité de son engagement politique public, les conséquences possibles d'un changement qui pourrait affecter sa famille (en particulier sa femme Julia et ses deux enfants, en URSS) et les élans d'une conscience scrutant l'abîme de la mort.
Lorsque Gramsci rendit l'âme le 27 avril 1937, Furrer entra dans la pièce pour asperger son corps d'eau bénite, malgré les réticences de sa belle-sœur Tatiana. Il n'y eut ni conversion officielle, ni renonciation publique au marxisme. Mais, comme pour tant de grandes âmes, la frontière entre le doute et la foi se révéla bien plus perméable que les idéologies ne le laissent entendre.
L'écho d'une recherche
Nous ne saurons jamais avec certitude ce qui se passait au plus profond de son âme. Ce qui est clair, en revanche, c'est que Gramsci était un homme qui, même dans l'obscurité de sa cellule et au cœur de la maladie, gardait une fenêtre ouverte sur le transcendant. Sa figure nous rappelle que le dialogue entre la pensée séculière et le christianisme ne doit pas nécessairement être une lutte d'anéantissement, mais plutôt une reconnaissance mutuelle de la complexité humaine.
En cette période de radicalisme superficiel, la sérénité avec laquelle Gramsci contemplait le tabernacle depuis le seuil de la chapelle de Quisisana invite à la réflexion. Peut-être, à la fin de sa vie, le grand théoricien de l'histoire ne recherchait-il pas une synthèse dialectique, mais simplement le repos auprès de cette « sœur des athées » qui lui tenait compagnie dans le silence de sa chambre.





